Évoluant dans un monde saturé d’images, l’homme moderne se souvient-il vraiment ? En prenant appui sur quelques-uns des plus grands classiques de l’Histoire de l’Art, l’artiste azerbaïdjanais interroge la mémoire, tiraillée entre fiction et réalité.
Artiste d’origine azerbaïdjanaise, aujourd’hui basé à Londres, Orkhan Mammadov a toujours navigué entre l’art et les algorithmes. Depuis quelques années, celui qui a découvert le code à seulement 11 ans s’emploie à créer ce que l’on pourrait nommer des « souvenirs fabriqués », des visions altérées, des réminiscences artificielles qui questionnent notre rapport à la mémoire. Son dernier travail, Visions, généré par intelligence artificielle en partenariat avec OpenSea, en est l’illustration la plus parfaite. Pour donner vie à cette série, l’artiste a puisé dans plus de 10 000 œuvres du domaine public, a réduit ce corpus à 666 images, puis l’a transformé via des modèles de diffusion et d’inpainting afin de fabriquer des « souvenirs » qui n’ont jamais existé, mais qui semblent pourtant familiers.

Mémoire altérée
Ici, la ligne entre réel et fabrication s’efface. « La série brouille la frontière entre la création humaine et la création machine, prévient Orkhan Mammadov dans les colonnes de Now Média, Elle invite le public à réfléchir à ce qui est authentique, ce qui est construit et ce qui émerge du système lui-même. C’est mon œuvre la plus ambitieuse à ce jour sur le plan conceptuel, alliant interactivité, algorithmes complexes basés sur les données et une approche poétique de la narration numérique. »
En effet, avec Visions, les images ne sont pas là pour être belles, mais bien pour créer une forme de vertige, une sorte de déjà-vu. Comment peut on se souvenir de ce que l’on n’a jamais vécu ? Grâce à une procédure où chaque nouvelle couche d’image est recomposée, Orkhan Mammadov montre ainsi de quelle manière mémoire et réalité se réécrivent à l’infini, tout en invitant chacun d’entre nous à contempler nos propres archives intérieures, à douter de leur fidélité, à s’apercevoir que nos souvenirs peuvent être aussi programmés que ces tableaux numériques. L’art devient alors l’ombre d’un souvenir – le souvenir d’une ombre.

Une œuvre critique
À l’ère des fake news et autres deepfake, la démarche d’Orkhan Mammadov porte en elle une dimension critique forte. En mobilisant des œuvres anciennes – celles de Holbein, Bosch, Bruegel ou Velázquez – qu’il mêle et recombine dans son dataset, il déplace notre regard et nous fait douter. Le faux souvenir qu’il met en scène est ainsi pour lui une réflexion sur la mémoire collective, la culture visuelle partagée, et la manière dont les images façonnent notre perception de la réalité.
C’est aussi un avertissement : si quelque chose vous semble familier, cela ne le rend pas vrai pour autant. Dans cette logique, chaque œuvre de la série devient un miroir déformant. On croit se reconnaître, mais ce que l’on perçoit est déjà une altération. Enfin, en donnant à voir une esthétique de l’imperfection programmée, Orkhan Mammadov nous rappelle que le passé lui-même est un récit, un montage, un code. Après tout, les hommes écrivent l’histoire qui les arrange, non ?