À la galerie Les Filles du Calvaire, une nouvelle génération de jeunes vidéastes pousse le médium dans ses retranchements et pose une question : qu’est-ce signifie filmer aujourd’hui ?
Que reste-t-il des catégories lorsque l’image commence à trembler ? À la galerie Les Filles du Calvaire, l’exposition Oscillations, pensée par Clément Cogitore, réunit de jeunes vidéastes formés dans son atelier, aux Beaux-Arts de Paris. Leur point commun ? Refuser l’assignation. Ni fiction pure, ni documentaire strict. Mais alors, quoi ? À travers leur regard neuf, la vidéo se fait territoire instable, le montage devient une prise de position, filmer revient à douter. « Je sens que la caméra n’est pas pour ces jeunes artistes un outil d’abstraction, conceptuel, auto-référencé et détaché des enjeux de société, mais un outil puissant et sensible pour entrer en dialogue avec l’ici et maintenant », précise le commissaire.
Le constat, lui, n’a rien de nouveau. Depuis plusieurs années, la frontière entre fiction et documentaire s’effrite. Les plateformes brouillent les genres, tout comme les évolutions technologiques, le contexte politique ou l’environnement. L’hybridation est à la mode, certes. Mais Oscillations ne se contente pas d’illustrer cette tendance : elle la met à l’épreuve. Et permet à la vidéo d’habiter les marges, là où le sens se déplace.

S’éloigner de la réalité pour mieux l’appréhender
Le montage n’est alors plus qu’un « simple » assemblage, mais une façon d’ordonner le monde. Les mots, eux, œuvrent pour la confusion. Documentaire, ou pas documentaire ? Chez Nathan Ghali, le film Peut-on se comprendre en parlant ? interroge par exemple la communication, des protagonistes rejouant ici des messages vocaux en play-back, transformant une scène a priori banale en une expérience du langage qui nous échappe. Ce n’est pas du documentaire, ni de la fiction scénarisée, mais un dispositif unique qui met en tension les notions de compréhension et de malentendu.
Du côté de Zoé Bernardi, la caméra capte des voix et des gestes comme on recueille des bribes d’appartenance, queer et solidaires. On y retrouve certains éléments du documentaire – des fragments de vie, des corps, des langues -, mais ces derniers sont assemblés dans une narration qui ne dit rien d’univoque. Même chose chez Joséphine Berthou qui, en s’intéressant au quotidien d’une médiatrice, donne vie aux moments d’évasion nécessaires à la survie. D’autres, à l’image d’Eugénie Touzé, de Théo Audoire et de Lova Karlsson, posent leur regard sur des paysages fragiles, dans un va-et-vient constant entre la contemplation et l’interrogation. Jamais il ne s’agit de scènes construites. Mais il serait tout aussi faux de présenter ces images comme des archives de terrain. C’est du temps, pur et simple, qui marquent la mémoire au fer rouge.

D’un genre à l’autre
Voilà ce qui relie tous les projets entre eux, aussi éclectiques soient-ils. Oscillant entre deux mondes, réels ou irréels, les travaux présentés au cœur de l’exposition embrassent tous une forme de porosité entre les genres. Chez Amie Barouh, les questions de réinsertions sociales ouvrent ainsi des zones intimistes où l’image, jamais anecdotique, se veut introspective. Pour Clément Pérot, le flux mental est mis en images comme une tempête intérieure, à mi-chemin entre la chronique psychologique et l’abstraction formelle. C’est d’ailleurs là le principal point commun des œuvres sélectionnées ici : à chaque fois, la caméra ne se contente pas d’enregistrer, ni de raconter. Elle compose, recompose, écoute, pense même. Elle redéfinit le réel comme un espace d’interrogation permanente. Quant au visiteur, loin de recevoir un message tout à fait clair, il est lui aussi invité à osciller. Entre perception et questionnement, entre ce qu’il croit reconnaître et ce qu’il découvre.
- Oscillations, jusqu’au 28.02, Les Filles du Calvaire, Paris.