Présentée au MHK d’Anvers, la dernière création de l’artiste turc Özgür Kar joue d’une combinaison d’influences expressives audiovisuelles réduites et abstraites afin de sonder l’empathie du spectateur. Une expérience minimaliste du mal-être aux contours fortement métaphoriques.
Quand on découvre dans le recoin d’une pièce cachée de la grande salle du MHK d’Anvers, l’installation Malaise de l’artiste turc Özgür Kar, on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine répulsion. Niché, presque enfermé dans le cadre de l’écran vidéo lui servant d’espace nourricier, recroquevillé même dans une position que l’on devine mortifère, voire fatale, une sorte de grand insecte dessiné, de cafard ou de criquet, nous observe, créant un intrigant dialogue, visuel tout d’abord, puis tendant rapidement à l’expression un brin abstraite d’un véritable environnement multimédia.
Rapidement, en effet, on se laisse prendre par la voix féminine diffusée qui parle, chante et entoure ce curieux personnage d’une certaine douceur. Plus encore, on se rend compte progressivement que tout le lieu d’exposition, et notamment la très grande pièce attenante aux allures de nef, participe de cet environnement à travers un léger filet de brouillard épousant l’espace, ou encore par le biais de cette lumière un peu jaunâtre procédant de la grande fenêtre au loin, recouverte pour l’occasion d’une sorte de film filtré. Curieusement, un sentiment d’immersion décalée finit par agir sur le visiteur, créant un rapport certes malaisé, mais réellement envoûtant et empathique avec tous ces éléments minimalistes agissant en filigrane.

Özgür Kar, l’art de l’isolation organique
Habituellement, l’artiste turc basé à Amsterdam Özgür Kar crée des installations multi-écrans où des personnages et organismes animés, aux caractères expressifs souvent vintage dans le dessin, nous invitent à un contact et un dialogue relatif, souvent très isolationniste. Tels des personnages d’un théâtre abstrait, déconstruit et reconstruit in situ, les squelettes de Dawn, ou le grand arbre allongé de Fallen Tree apparaissent comme les acteurs isolés d’une représentation statique, mais pourtant grouillante de vie et d’émotions, qu’il convient d’aller puiser en les confrontant souvent à son propre champ perceptif.
« Malaise, c’est une allégorie sociale, en écho avec l’anxiété de notre temps. »
La place de l’insecte apparaissait déjà clairement dans Fallen Tree, où il participe en groupe à l’écosystème audiovisuel de ce grand arbre allongé à travers quatre écrans disposés à la file au milieu de l’espace d’exposition. Mais elle semble désormais devenir centrale, puisque le dessin d’un grand insecte dessiné à la main figurait déjà au cœur de l’installation Heavy Ground, présentée à la galerie Emalin de Londres l’hiver dernier.
Cependant, avec Malaise – présenté sur un seul écran, comme pour se rapprocher toujours plus de ce sentiment de minimalisme et d’isolement exacerbé – l’impression d’anxiété et d’existentialisme contraint qui se dégage de ce personnage invertébré vient se heurter à une sensation d’expressivité intemporelle étrange. Portée par les références iconographiques que l’on devine piochées dans un assemblage liant les peintures miniatures des iconographies du moyen-âge, le théâtre moderne et les dessins d’animation des années 1970, celle-ci fait en tout cas particulièrement mouche.

Malaise, une métaphore de l’aliénation
Commissaire de l’exposition au MHK, Joanna Zielinska acquiesce à ce sentiment de malaise nimbé qui émerge de la pièce et de sa perception. « C’est une allégorie sociale, en écho avec l’anxiété de notre temps, avance-t-elle. Et en même temps, c’est une narration métaphorique autour de ce sentiment de mal-être ». Une sorte de conte énigmatique, en quelque sorte, dont le principe d’aliénation que transfigurent cet insecte et les éléments audiovisuels qui l’accompagnent serait le fil d’Ariane. « On peut constater avec Malaise l’évolution du travail d’Özgür Kar, poursuit Joanna Zielinska. Il s’agit moins ici d’un travail de sculpture d’écrans. Les propositions graphiques en noir et blanc et en multi-vidéos ont cédé leur place à une animation recentrée sur un personnage, dans un format toujours plus minimaliste. Il y a un changement dans l’approche générale, mais aussi dans l’usage des voix, qui sont plus celles de véritables comédiens. »

Sous haute influence
Derrière cette proposition artistique plus proche des films d’animation old-school, apparaît en tout cas un nouveau panel d’influences mises à jour, provenant en particulier des pionniers des films d’animation que furent Lotte Reiniger, notamment avec son travail autour de l’utilisation des silhouettes dans les années 1920, ou Jan Švankmajer, dont les œuvres animées empreintes de surréalisme et de maniérisme des années 1950/1960/1970 ont influencé les Frères Quay ou Tim Burton. Et dont le dernier film en date, publié en 2018, s’intitule justement … Insects.
« Pour Malaise, Özgür Kar est allé puiser dans de nombreuses influences plus ou moins perceptibles, confirme Joanna Zielinska. Outre les films d’animation de Jan Švankmajer et Lotte Reiniger, on peut noter également à différents degrés les principes zoopoétiques de Franz Kafka [on pense en effet presque instantanément à La Métamorphose du fameux écrivain austro-hongrois en « rencontrant » le protagoniste, ndr], le travail de monologue dans les mises en scène de l’homme de théâtre Samuel Beckett, le travail d’habillage instrumental de Mitch Leigh pour la comédie musicale consacrée à Don Quichotte et produite à Broadway en 1965, ou même la manière de composer des Beatles qui inspire la chanson qu’interprète la voix-off ». Autant d’éléments disparates qui viennent paradoxalement soutenir la froide et monolithique apesanteur constante qui entoure avec une volupté sensuelle ce Malaise d’Özgür Kar.