Panorama 26, aux frontières du réel

Panorama 26, aux frontières du réel
“Nature naturante”, de In Vitro ©Quentin Chevrier

Toujours aussi radicale et puissante, l’exposition annuelle de l’école du Fresnoy, à Tourcoing, entend cette année épaissir le récit du réel tout en laissant les visiteurs dans une expectative nécessaire, car propice aux questionnements intimes.

Il faut rester au moins une minute, si ce n’est plus, au cœur de l’installation de Jésus Baptista, pour qu’une musique ne s’active et que notre présence soit traduite en différents jeux de lumière, tandis que l’eau aux pieds des colonnes se met à trembler et que l’imposante roche placée au centre du dispositif ne révèle les particules cosmiques qui composent notre environnement. Née d’une expérience personnelle, lors de laquelle l’artiste parisien a eu la sensation de se reconnecter avec son corps suite à l’ingestion de diverses substances psychédéliques, 8.33, perception de l’invisible reflète une nouvelle réalité, principalement induite par les arts numériques : l’implication du corps, la nécessité pour le spectateur de s’attarder au-delà de quinze secondes – temps moyen passé devant un tableau dans un musée -, d’investir l’œuvre, voire même de jouer avec.

« Cette nouvelle édition n’a pas été pensée comme une exposition linéaire, ni dans l’idée de favoriser une certaine contemplation, explique Marta Gili, directrice artistique de Panorama 26. On a eu envie de demander beaucoup aux spectateurs. Certes, tous les projets présentés ici ont nécessité un grand nombre de recherches, via des archives, sur Internet, voire même une reconstitution de la réalité grâce à l’IA, mais on souhaitait être dans une forme d’échange. C’est au public d’apporter ses propres questions, tout en acceptant l’idée de ne pas systématiquement y trouver de réponse. »

Vue sur le lieu d'exposition de “Panorama 26” : un immense hall où des œuvres émergent de partout, du sol comme dans les airs.
Vue d’exposition, Panorama 26 ©Quentin Chevrier

Aller au-delà de la fiction

Jésus Baptista n’est donc pas le seul à exiger du public un tel comportement, attentif et participatif. C’est également le cas des quatre œuvres VR exposées au Fresnoy : Rapture II Portal d’Alisa Berger, l’émouvant Memories Of Tartaria d’Anna Biriulina ou encore Another Place de Domenico Singha Pedroli, où l’on incarne une femme transgenre contrainte de fuir la Thaïlande pour la France, où elle erre sans aucune protection, ni juridique, ni financière, dans des ruelles sombres, désertiques, d’où surgit illico une forme d’inquiétude, si ce n’est une évidente fragilité. 

Il y a aussi Megacommunity où Lucas Leffler déploie un dispositif singulier : au coin du feu, les spectateurs observent au-dessus d’eux un phénomène lumineux qui provoque l’émergence d’une mégaconstellation, et donc la sensation d’un voyage cosmique, plus que jamais fantasmé par les artistes numériques, y compris par la structure immersive pensée conjointement par Roque Rivas et Certain Measures (Liquid Structure), où l’installation devient une sorte de satellite analysant les conditions météorologiques de la planète et les répercute visuellement. Toute la beauté de Megacommunity l’expérience générée par l’artiste belge, est toutefois de se modifier en fonction du nombre de personnes connectées, encourageant ainsi chacun à faire partie d’une communauté éphémère, à opter pour un état d’esprit solidaire, ô combien nécessaire au sein d’une époque où les technologies, aussi fascinantes soient-elle, accentuent l’éco-anxiété et la sensation d’isolement.

Trois spectateurs assis sur un ban en bois, comme autour d'un feu forêt, un casque VR sur la tête.
Megacommunity, de Lucas Leffler ©Quentin Chevrier

La réalité fait écran

Au gré des déambulations, on s’avoue une nouvelle fois fasciné par ces œuvres qui décrochent et exigent de nouvelles relations entre l’artiste et son public, l’Homme et la machine, l’expérience et son contexte. Chim(AI)ra de Justine Emard est en cela un exemple parfait : ici, l’œuvre se vit pleinement, une manette à la main, afin d’aider douze avatars-chimères, créés avec des algorithmes génératifs issus de scans 3D postés en ligne, à survivre au sein d’un environnement numérique qu’il ne tient qu’à nous de rendre toujours plus vivable. En parallèle, cette faune synthétique, s’extrait de sa réalité virtuelle pour prendre la forme de réelles sculptures, exposées derrière nous et créées en impressions 3D pétrifiées.

Au fond, l’œuvre de Justine Emard dit quelque chose d’un élan vital, d’une nécessité pour les artistes du Fresnoy d’aller vers des formes inédites, considérées par Marta Gili comme autant de façons d’explorer « de manière critique les conditions dans lesquelles les limites, les expansions et les fissures de cette nouvelle réalité élargie façonnent l’esprit du récit contemporain ». De Je n’AI jamais rencontré quelqu’un comme toi d’Ella Altman, qui jette le trouble entre les désirs d’une intelligence artificielle et ceux d’un couple de jeunes femmes (à lire dans l’édition 34 de notre newsletter éditoriale), à FAILING FORWARD de Rony Efrat, où l’artiste née en Israël enquête sur les similitudes entre son comportement et les réactions de LaMDA, le modèle de langage de Google, on retrouve ici une même poétisation du quotidien, une même volonté de transformer le monde plutôt que de simplement le représenter.

Une chimère-avatar pensée par Justine Emard se baladant dans la nature.

Formuler des récits contemporains

Pour comprendre cet attrait pour notre contemporanéité, il suffit de se fier au sous-titre de l’exposition : Toute ressemblance avec la réalité n’est pas une pure coïncidence. Voilà pourquoi on pense aux récentes catastrophes écologiques en observant Dein Und Mein Dasein Und Das Dasein Der Welt, une installation vidéo matérialisée par deux écrans au sein desquels Chongyan Liu, probablement inspirée par les peintures d’Anselm Kiefer, se sert des images de tsunamis pour projeter autant la « force de la nature » que la manière, violente, dont elle reçoit les informations. Voilà pourquoi on pense autant à notre raison d’être qu’à notre finitude face à l’installation multimédia (cybernétique, jeu vidéo) Nature naturante, où le duo chinois In Vitro établit des parallèles entre les mécanismes d’organisation biologique, sociale et économique. 

Voilà pourquoi on songe souvent à cette foutue solitude post-COVID, qu’elle soit due à la perte d’un proche ou combattue au sein d’un monde virtuel que l’on suppose salvateur,  dans Per Non Dormire ! de Benoît Martin, Darin 1.0 de Chayarat Ritaram et Glass Skin de Harold Lechien, où les corps sont volontairement désincarnés, où les voix ont été prises sur des services en ligne.

Une spectatrice assise sur un fauteuil comme extrait d'une salle de laboratoire face à deux écrans sur lesquels sont projetés des personnages aux allures étranges.
Glass Skin, de Harold Lechien ©Quentin Chevrier

Souvenirs du temps présent

Sur ton proche de celui de l’exploration (technologique, artistique, scientifique, architecturale, etc.), Panorama 26 démontre une fois de plus la capacité des artistes du Fresnoy à capter les débordements, mais aussi les introversions, tout ce qui se joue à la lisière entre le dedans et le dehors, entre l’universel et l’intime. Rien de cérébral là-dedans, ni de profondément démonstratif sur le plan visuel, juste un don d’observation des problématiques actuelles, du rapport plus ou moins complexe que chacun entretient avec les enjeux écologiques, les politiques de contrôle, les séquelles douloureuses d’une guerre ou à la gestion de ses émotions au sein d’une époque angoissante.

Ici, la réalité n’est certes pas toujours lisible ou compréhensible au premier coup d’œil, mais c’est tant mieux : encore une fois, il s’agit d’aller au-delà de l’œuvre, de s’investir pleinement, d’accueillir les questions qu’elle soulève, et donc d’accepter que si l’on se sent parfois l’ombre de soi-même dans cette exposition, c’est précisément pour apprendre à vivre avec cette sensation, d’embrasser cette inconnue plutôt que de s’en tenir à bonne distance, par peur ou par méconnaissance. « J’aime à penser qu’il existe des futurs possibles que nous ne connaissons pas encore », dit l’une des deux astrophysiciennes de Ce qu’il reste à la nuit, la belle et poétique installation filmique de Mathilde Reynaud. Quelques minutes plus tard, sa comparse lui répond, tel un avertissement envoyé aux visiteurs de Panorama 26, exposition hautement défricheuse et donc possiblement déroutante : « Ils ont peut-être juste besoin de temps pour que leurs yeux s’adaptent ».

  • Panorama 26, jusqu’au 05.01.25, Le Fresnoy, Tourcoing.
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