Entre science et mémoire, réel et imaginaire, les artistes du Fresnoy proposent des expériences parfois intimes, souvent troublantes. Quête d’immortalité, réminiscence de traumatismes et exploration du sensible… Focus sur cinq œuvres particulièrement marquantes.
À chaque rentrée, le Fresnoy – Studio national des arts contemporains dévoile Panorama, une exposition collective qui donne à chaque promotion d’artistes-élèves une vitrine singulière. Un lieu où les œuvres naissent de croisements entre cinéma, son, arts visuels et nouvelles technologies. « Le Fresnoy est quelque chose d’assez unique au monde. Je ne connais pas d’autre institution qui offre ça aux étudiant·es. Ici, chaque démarche trouve sa place », souligne le commissaire invité Dirk Snauwaert, directeur du Wiels à Bruxelles.
Pour cette 27e édition, une cinquantaine de créations investit les espaces et sonde aussi bien notre rapport au vivant que les violences institutionnelles ou les zones d’ombre de l’intime. Parmi elles, nous en avons retenu cinq qui, dans la lignée des projets de Harold Lechien et Jade Jouvin, suivis ces derniers mois, conjuguent explorations technologiques et questionnements sociétaux.

Magia comestibilis, de Nazif Can Akçalı
Et si l’immortalité se trouvait au croisement d’une tradition culinaire millénaire et des algorithmes ? Avec Magia comestibilis, Nazif Can Akçalı imagine un laboratoire d’un genre inédit : un buffet expérimental où les spectateurs peuvent déguster des meringues aux fibres d’acacia, des yaourts au bleu de méthylène ou encore des œufs noirs, concoctés à partir de recettes inventées par une intelligence artificielle. Inspiré par un séjour en Sardaigne, l’une des « zones bleues » du monde où le nombre de centenaires dépasse la moyenne, l’artiste a confronté ce mode de vie, simple et connecté à la terre, aux pratiques contemporaines du biohacking. « Dans cette recherche, l’IA crée des recettes d’immortalité et le public est invité à explorer l’idée d’une évolution symbiotique selon laquelle nous sommes issus de bactéries », explique-t-il.
Entre humour et spéculation, science et gastronomie, l’œuvre interroge ce que nous serions prêts à avaler pour défier le temps. Mais cette obsession, qui fait sourire de prime abord, n’est pas aussi lointaine qu’on pourrait le penser. Début septembre, un micro resté ouvert a capté Vladimir Poutine confiant à Xi Jinping ses convictions sur la prolongation de la vie grâce aux technologies. Qu’il s’agisse de recettes générées par une IA ou de confidences présidentielles, prolonger son passage sur Terre semble désormais une affaire de technologies… Ou d’imagination.

Les Origines du Monstre, de Zine Andrieu
Remonter le fil des souvenirs pour combler un long silence assourdissant, voilà la démarche de Zine Andrieu avec Les Origines du Monstre. Ce court-métrage de 25 minutes, si haletant qu’on ne les voit pas passer, revient sur l’absence énigmatique de son grand frère, disparu du foyer en 2005 à l’orée de son vingtième anniversaire, alors que l’artiste n’était qu’un enfant. Comment expliquer cette absence ? Comment, surtout, reconstituer une mémoire qui s’effrite ? Zine Andrieu convie sa mère à rejouer ses propres souvenirs dans les décors de l’époque, croisant ses réminiscences d’enfant et cette vision maternelle. « Ce sont deux visions qui se confrontent. Cela permet de créer un nouvel espace de vérité, laquelle n’a jamais été dite auparavant », confie l’artiste.
Mais l’histoire intime se noue aussi à une mémoire collective. En arrière-plan, les bruits du quartier populaire, les journaux télévisés et l’écho des émeutes de 2005 hantent le récit. Dans ce climat anxiogène, l’enfant invente un ami imaginaire, un petit « monstre » protecteur – réalisé en 3D – né de l’absence et de la peur. « Une sorte d’alter ego qui apparait dans des moments de doute », précise Zine Andrieu. Grâce à la modélisation 3D, cette présence fictive devient tangible et donne forme à ce que seuls les souvenirs pouvaient jusqu’ici suggérer.

And you want to travel blind, de Chloé Wasp
À travers And you want to travel blind, Chloé Wasp détourne un sonar pour filmer le corps d’un apnéiste en mouvement. La technologie projette des ondes qui rebondissent sur les surfaces sous-marines et recréent, pixel par pixel, une forme fantomatique. À l’écran, on découvre une silhouette vibrante, presque embryonnaire, comme pour une échographie. « Je voulais explorer une nouvelle technologie tout en proposant un dispositif vraiment organique en donnant accès à une image très archaïque en lien avec le monde in utero », explique l’artiste lilloise. Le dispositif sonore, diffusé dans des casques, enveloppe le public d’un bourdonnement, rappelant la sensation liquide d’un bain ou d’une plongée sous-marine.
En transformant un outil militaire et de pêche industrielle en un instrument poétique, Chloé Wasp envisage une autre façon de voir, par-delà la vue. Cette démarche créative résonne particulièrement pour cette artiste à la vue fragile. À la fois expérience scientifique hackée et métaphore face à la menace de sa cécité, l’œuvre immerge dans les profondeurs d’un nouveau regard.

Home is where the heart is, de Timothée Engasser
Pièce après pièce, souvenir après souvenir, Mia reconstitue à l’aide d’outils de réalité virtuelle la maison de son enfance, théâtre de violences physiques et sexuelles perpétrées par son père. Les objets, les moindres recoins… L’architecture de la douleur est réinvestie, mais surtout, affrontée. La mise en scène est simple, sans fioriture. On voit Mia recomposer ses souvenirs, illustrés en blanc, parfois seule sur un fond vert, d’autres fois à travers son casque de VR. C’est très brut, mais extrêmement juste. Ici, il ne s’agit pas de fiction, mais d’une mémoire incarnée contre laquelle Mia Oustry – la compagne de Timothée Engasser – lutte au quotidien depuis son enfance.
Avec Home is where the heart is, le cinéma devient un rituel de guérison. « Recréer cette maison, c’était convoquer tous les souvenirs pour mieux les exorciser. C’est aussi une façon, pour nous deux, de gérer ce passé ensemble », confie Timothée Engasser. La VR ne sert pas à plonger dans une fiction, mais à ressusciter une réalité pour la transformer en espace de catharsis. À l’image des dessins que les enfants peuvent faire pour exprimer ce qu’ils n’arrivent pas à dire lors d’auditions, la reconstitution en VR permet de matérialiser des souvenirs trop lourds pour être simplement racontés. La technologie amplifie l’expérience, la rendant parfois plus douloureuse, mais sans doute nécessaire. Elle offre un environnement sûr où la mémoire traumatique peut commencer à se réparer.

Dans les rêves, quand on ne dort pas la nuit, de Rachel Gutgarts
L’installation de Rachel Gutgarts affronte une actualité brûlante. Lors de son service militaire obligatoire, réalisé dans l’unité des porte-paroles de l’armée israélienne, la réalisatrice de 33 ans, née à Jérusalem, découvre un article effarant composé de récits de snipers israéliens pendant la seconde intifada, au cours des années 2000. À l’époque, on leur avait posé la question : « Comment se sent-on après avoir tué quelqu’un ? ».
Hantée par les réponses, l’artiste s’en empare dans une installation vidéo à trois écrans qui mêle archives, reconstitutions et dispositifs technologiques. Filmés par une caméra thermique, une technologie militaire qui permet de brouiller les identités tout en révélant les émotions par la chaleur, deux interprètes rejouent ces entretiens glaçants, en parallèle des témoignages de Palestiniens victimes de ces tirs. « Ce n’est pas une démonstration de technologie. Il s’agit de rendre visible un système de propagande », insiste Rachel Gutgarts. En confrontant ces récits, l’installation met à nu la triste banalité de la violence et ceux qui la rendent possible.
- Panorama 27, jusqu’au 04.01.26, Le Fresnoy, Tourcoing.