Introduite par une question, « Invisibles ? », la vingt-huitième édition de Panorama entend y répondre par le déploiement de cinquante œuvres soucieuses de porter une juste attention à ce que l’on ne voit pas, ce qui est trop flou, trop modeste ou trop fragile pour exister pleinement au sein de notre époque. Celle où l’on peut avoir accès en permanence à une quantité d’images sans pour autant prendre le temps de comprendre ce qu’elles révèlent, ce qu’elles dissimulent, ce qu’elles disent de notre faculté à arpenter les zones de basse intensité du visible.
Un bloc de pierre de Portland transformé en pierre tombale, un plan sur de vieilles photos jaunies par le temps, puis soudain, une voix off, celle de l’artiste Emma Huang, presque résignée : « Une famille sans archives ne peut être qu’une famille sans importance ». Il y a dans ce court-métrage réalisé en animation 3D, qui prend pour point de départ le cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer, tout ce qui agite cette nouvelle édition de Panorama, la vingt-huitième, la première curatée par Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens : la question du passé, l’exploration d’archives qui n’ont pas forcément été écrites, la mise en scène de grands récits officiels autant que de souvenirs intimes, l’attention portée à tout ce qui se tient au seuil de la perception, « le presque effacé, l’enfoui, dans les terres, dans les âges, l’infiniment petit, le périphérique ».
Dans le cas d’Emma Huang, ces problématiques prennent la forme d’un documentaire sur ces travailleurs chinois morts pendant la Première Guerre mondiale, tous recrutés par les armées françaises et britanniques afin de soutenir l’effort de guerre. Ils étaient 140 000. 841 sont aujourd’hui enterrés à Noyelles-sur-Mer. Des chiffres suffisamment élevés pour inciter l’artiste à mener une enquête sur la présence possible de certains de ses ancêtres, représenter à travers In A Century Or Two ce qui ne peut être traditionnellement filmé, ce que l’on raconte à partir de ce qui n’a jamais été documenté.

Entendre les pulsations du monde
Plus loin, d’autres installations soulèvent des préoccupations similaires. Pour Sous mes doigts, la forêt, par exemple, Mélia Roger est allée en forêt enregistrer « des sons de presque rien » et a porté attention aux phénomènes de régénération de la nature. Par la suite, l’artiste française a veillé à mapper tous ces sons sur une coquille d’escargot craquelée par les feux de l’été 2025 dans l’Aude, et recréée ici à l’aide de l’impression 3D. « La double idée de cette installation sonore, précise-t-elle, c’est de pouvoir lire cette sculpture à la manière d’un vinyle, mais aussi de représenter un paysage détruit, de pouvoir entendre les fourmis qui recolonisent les sols, de penser une œuvre qui puisse porter en elle des traces de vie et de mort ».

De Lise Lebleux (Corps sonore) à Boris Gresac Grzeszczak (Chant du monde), en passant par Aly Biara (Furiously Sleeping), Daniel Duque (Mitología de la Saliva / Saliva Mythology) ou Miguel Miceli (Sourcing), bien d’autres artistes envisagent les paysages comme des archives vivantes, où les pierres, les végétaux et les animaux deviennent les témoins du passage du temps, en même temps que le point de départ d’une réflexion sur les possibilités d’un avenir commun.
On tient pour preuve également l’installation Eumull Moder Mor d’Étienne Kawczak-Wirz, née dans la nature, autour d’un lac depuis lequel l’artiste parisien a pris le temps d’observer le cycle de régénération du sol. « Que se passerait-il si ce cycle que l’on croit éternel s’arrêtait du jour au lendemain ? De là découle cette œuvre transmedia articulée autour d’un film dystopique racontant la création d’un musée de l’histoire humaine par un milliardaire qui n’en retient que les côtés sombres ». Bluffante, Eumull Moder Mor l’est aussi par sa science du détournement – le musée en question doit beaucoup à la fameuse attraction de Disney, It’s a Small World -, par la puissance de ses sculptures en 3D, ainsi que par son esthétique gothique, finement pensée, forcément captivante.

Dévoiler l’intime
D’installation en installation, une même vision semble apparaître : celle d’une époque sur le point de basculer, contrainte de faire le deuil d’une certaine légèreté, d’une vision optimiste du futur. Dans The Healing, Mounir Fatmi met par exemple en scène Wahid, employé par une IA afin de nettoyer le web des images les plus violentes. Un travail de sisyphe numérique qui ne semble pas connaître de fin et qui pourrait paraître répétitif si ces scènes n’étaient pas entrecoupées par tous ces moments où le héros tente de mettre les outils technologique à sa disposition pour interagir avec les archives sonores laissées par sa femme, récemment décédée.
L’idée ? Elle rejoint finalement les réflexions qui sous-tendent une grande partie de Panorama 28 : faire ressentir la présence d’un corps disparu, d’une réalité enfouie, aller au-delà de ce qui semble être figé. En résulte un film extrêmement poétique, profondément troublant, complété in situ par les dessins préparatoires, les carnets de notes, les collages et les pistes d’enregistrement qui ont servi à penser The Healing. « C’est très rare qu’un artiste accepte de montrer ainsi le cœur de son travail, se réjouit Annabelle Ténèze. J’y vois un lien avec la thématique de l’exposition : montrer ce qui est traditionnellement invisible, ce qui se cache sous les apparences ».

Les œuvres de deux professeurs invités attestent de ce jeu avec la vérité. D’un côté, Gwenola Wagon a reconstitué une chambre, tout autant en hommage à des artistes invisibilisées par l’histoire de l’art, notamment Janet Sobel, qui faisait du dripping avant Jackson Pollock, qu’en écho à ces artistes qui se retrouvent aujourd’hui invisibilisé par les IA génératives. « J’y raconte l’histoire d’une artiste archétypale qui cherche à trouver son style et doit en permanence se réinventer à cause des intelligences artificielles qui se nourrissent de ses trouvailles », détaille l’artiste, qui nous confiait il y a quelques mois craindre de voir les humains devenir les assistants des IA.
De l’autre, il y a Les moissonneurs de soleils de Donatien Aubert, un long-métrage de 2h11 qui retrace du 19eme siècle à nos jours, des États-Unis à la Russie, la convergence d’intérêts entre les cercles politiques et les entreprises technologiques. Structuré en sept chapitres, le film, tourné en prises de vues réelles, s’appuie également sur l’IA pour développer sa pensée technocritique, nourrie de concepts pointus (le cosmisme, le transhumanisme), de littérature (Aldous Huxley) et de réflexions autour des relations entre Donald Trump et Elon Musk. On se dit alors que le présent, tel qu’il est représenté quelques mètres plus loin par Minting de Tsu-Wei Lu, via un bras robotique chargé de choisir ce qui survit ou non, résulte de plusieurs décennies d’évolutions technologiques et de théories radicales autour de l’évolution ou de l’immortalité.

Faire place à l’imagination
Cette approche politique articule un certain nombre de films présentés cette année. Out Of Sight de Saro Dessardo & Lory Glenn, centré sur une équipe de militaires américains menant une traque dans une région d’Afghanistan ; Retex de Clément Erhardy, un documentaire d’anticipation au cœur d’une section de l’armée française simulant sur un jeu de plateau, en guise d’entraînement, une guerre qui n’a pas encore eu lieu ; ou encore Bên kia bờ đêm de Nguyễn Phượng Kiều Anh, qui raconte les nuits de garde d’un jeune soldat en poste à la frontière vietnamo-cambodgienne. « Les artistes sondent ces mécanismes qui font qu’on voit trop et mal à la fois, ils explorent ces hiérarchies héritées de l’histoire mondiale, lit-on dans le catalogue d’exposition. Ils remettent en cause les récits dominants qui simplifient la complexité des vies ou les réduisent à quelques figures visibles ».
Panorama 28 ne se limite toutefois pas à une critique des structures de domination. À en croire Anamnèse de Zine Andrieu et El Sueño del Algoritmo Produce Monstruos de Miguel Abad Manning, l’aveuglement est aussi intime que collectif. Quand le premier s’inscrit dans l’héritage cinématographique du found-footage et suit les déambulations d’un jeune homme dans un hôpital suite à l’opération de son père, faisant un essentiel parallèle entre ces corps que l’on soigne trop tard et ceux que l’on contraint à travailler dans de mauvaises conditions, le second examine ce que l’on perd – en termes d’émotions, de raisonnement, etc. – à discuter quotidiennement avec des systèmes d’IA. Et nous laisse avec cette phrase, piquée à Francesco Goya et placée en exergue de son œuvre : « L’imagination sans la raison engendre des monstres impossibles ; unie à la raison, elle est mère de tous les arts ».
- Panorama 28, jusqu’au 03.01.27, Le Fresnoy, Tourcoing.