Située au croisement de la nature, de la technologie et du rituel, Pharmakon fait partie des œuvres qui enchantent les visiteurs de la BnF, à l’occasion du Festival NOÛS. Interactive, cette installation imaginée par Sabrina Ratté se présente sous la forme d’un herbier imprimé agissant comme un portail vers un jardin liminal virtuel. Une œuvre aussi complexe que complète que nous a détaillé son auteure.
Originaire de Montréal, Sabrina Ratté a parcouru plus de 5 000 kilomètres pour permettre au public français de découvrir l’une de ses dernières œuvres, Pharmakon. Au croisement du livre ancien, de l’animation 3D et de la vidéo analogique, cette installation, actuellement présentée à la BnF, dans le cadre du Festival NOÛS organisé par Fisheye, refuse de choisir entre le vénéfice et le remède. Pour mieux en comprendre les rouages, nous avons directement demandé à la Québécoise de nous la présenter. Entretien.
Le titre de l’œuvre présentée au Festival NOÛS n’est pas anodine. Peux-tu nous expliquer la notion de « pharmakon » ?
Sabrina Ratté : Je suis venue à ce mot via un livre qui a beaucoup inspiré mon projet, The Poison Path Grimoire. Il traite de « dark herbalism », de la magie du poison et des plantes considérées comme des alliées ambiguës. On est vraiment dans une forme de sorcellerie contemporaine qui explore les rituels, les plantes, y compris celles qui sont toxiques, taboues ou psychotropes.
Le pharmakon est un concept issu du grec ancien. Il désigne à la fois le remède, le poison, mais aussi la magie et la transformation. Pour moi, c’est une porte d’entrée vers des espaces liminaux, où des opposés peuvent coexister et produire du sens.
Justement, tu évoques cette dualité entre poison et soin. Comment l’as-tu articulée dans ton travail ?
Sabrina Ratté : De manière générale, mon travail s’intéresse à notre rapport à la nature, notamment dans le contexte de l’anthropocène. J’ai d’abord exploré ces questions sous un angle philosophique, puis biologique, notamment à travers les travaux de Lynn Margulis, avant de m’orienter vers le folklore, la magie et les traditions animistes.
Avec Pharmakon, j’ai voulu chercher une forme de « médecine » dans une réalité parfois difficile. Mais cette médecine peut aussi être un poison. J’ai donc créé mon propre herbier. Je me suis demandé comment renouer avec le monde naturel. J’ai exploré les mythologies liées aux plantes : chacune est associée à des récits, des divinités. Ce travail, finalement, c’est une manière de réenchanter notre rapport au vivant. En même temps, je voulais rester dans une zone d’ambiguïté : des plantes situées dans un entre-deux, presque nocturne, sans que l’on sache si elles sont bénéfiques ou dangereuses. Cet espace liminal est central dans mon travail.

« Mon travail est une manière de réenchanter notre rapport au vivant. »
Quel rôle joue l’herbier dans ton oeuvre ?
Sabrina Ratté : J’ai créé des plantes imaginaires que j’ai ensuite catégorisées, dans une logique systématique inspirée des classifications scientifiques. Mais l’herbier est aussi proche du grimoire, ces livres anciens qui rassemblaient des savoirs occultes et des formules magiques. Il y a donc cette double référence : scientifique et magique. Le fait de croiser les sciences naturelles, les sciences occultes et la technologie devient en soi une forme de pharmakon : un mélange d’approches qui permet de produire du sens autrement.
D’un point de vue plus technique, le livre est aussi une forme très intuitive pour une installation interactive. Il permet aux gens de comprendre immédiatement comment interagir, sans nécessiter d’explications complexes. Lors de la présentation à la BnF, les retours étaient justement très positifs, les gens se sont très rapidement appropriés l’oeuvre.

Quel est le lien, pour toi, entre l’objet physique, le livre, et cette expérience, plus virtuelle, en tout cas un peu moins palpable ? En quoi est-ce important pour toi de créer un point de bascule entre le virtuel et le tangible ?
Sabrina Ratté : C’est clairement essentiel ! Mon travail orchestre souvent la rencontre entre des opposés qui sont en réalité complémentaires. Comme je travaille beaucoup avec des médiums numériques, j’aime proposer une entrée physique vers le virtuel. Cela crée un dialogue entre le monde matériel et le monde des images.
Pharmakon peut donc être vue comme une forme de synthèse de ton travail ?
Sabrina Ratté : L’installation rassemble en effet mes recherches autour des plantes, des sciences occultes, de la sorcellerie et de la spiritualité. Mais cela reste toujours ancré autour d’une même question : comment retrouver une relation plus intime et profonde avec le vivant ?
« J’aime proposer une entrée physique vers le virtuel. Cela crée un dialogue entre le monde matériel et le monde des images. »

On a souvent tendance à opposer nature et technologie. Ta position semble différente, plus nuancée. Quel est ton point de vue sur cette question ?
Sabrina Ratté : Oui, en effet. Déjà, les mots « nature » et « spiritualité » sont des notions qui, pour moi, deviennent un peu problématiques, ou en tout cas délicates à manier. Quand on parle de nature, par exemple, on a tendance à la considérer comme quelque chose d’extérieur à nous, alors qu’on en fait pleinement partie. Cette séparation est déjà, en soi, une construction. C’est un peu la même chose avec la spiritualité : on imagine souvent qu’elle relève d’un autre plan, détaché du monde matériel, alors que pour moi, elle se situe justement dans la relation que l’on entretient avec ce qui nous entoure. Elle est donc aussi concrète, matérielle, incarnée.
À partir de là, la technologie ne me semble pas du tout opposée à la nature. Au contraire, elle en fait partie, puisqu’elle est produite par nous. Elle s’inscrit dans cette continuité du vivant, dans un monde qui est en transformation constante. On pourrait même dire que la technologie est une expression de cette dynamique. Je pense que le fait d’opposer nature et technologie crée une double séparation : on se détache à la fois de la nature et de la technologie, comme si aucune des deux ne nous appartenait vraiment. Ça enlève une forme d’inventivité, on se déresponsabilise, en quelque sorte.
Alors que si on réintègre la technologie comme faisant partie de nous, comme quelque chose que l’on peut façonner, transformer, réinventer, cela ouvre des possibilités. On peut imaginer des formes de technologies plus en harmonie avec le vivant, et repenser notre relation à elles de manière plus créative et plus consciente.
« La technologie ne me semble pas du tout opposée à la nature. Au contraire, elle en fait partie. »

Avec Pharmakon, on retrouve une fois de plus ton goût pour l’interactivé. Pourquoi est-ce si important pour toi que le public puisse manipuler et s’approprier tes œuvres ?
Sabrina Ratté : C’est une bonne question… Quand je crée, c’est un peu comme si je faisais une offrande. Mon travail n’est pas du tout pensé de manière didactique : je ne cherche pas à transmettre un message précis ou fermé. Au contraire, j’ai envie d’ouvrir des pistes, de susciter des questions, d’amener les gens dans un état de curiosité et de réflexion.
L’interactivité s’inscrit dans cette idée. Elle permet aux gens de ne pas être simplement spectateurs, mais de s’engager dans une expérience. Par exemple, dans Pharmakon, le livre crée une relation très directe : on manipule un objet familier, on tourne les pages, et en même temps il se passe quelque chose de presque magique avec l’image qui se transforme.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas que le public comprenne parfaitement tous les concepts derrière l’œuvre, mais plutôt qu’il puisse développer une relation personnelle avec elle. L’interaction ouvre un espace plus intuitif, plus sensible, où chacun peut projeter ses propres interprétations et expériences. C’est aussi une manière de laisser une forme de liberté : l’œuvre n’est pas figée, elle se complète à travers la rencontre avec les personnes qui l’expérimentent.

Tu dis vouloir soulever des questions sans proposer quelque chose de fermé. Est-ce que toi-même, tu as les réponses à tes questions quand tu crées ?
Sabrina Ratté : (elle réfléchit) En réalité, non. Je ne pense pas que la création m’apporte des réponses au sens propre. Au contraire, j’ai l’impression qu’elle complexifie les questions. Le processus créatif me permet d’aller plus loin dans mes réflexions, d’explorer certaines intuitions, d’éclairer peut-être une partie du chemin… mais sans jamais vraiment le refermer. Et c’est justement ça que je trouve intéressant.
J’ai plutôt le sentiment que chaque fois qu’une piste se précise, d’autres apparaissent en parallèle. Comme si le fait de comprendre un peu mieux quelque chose ouvrait en réalité encore plus de directions possibles. C’est vraiment ça, la beauté de la création. Elle nous permet peut-être d’illuminer une partie d’un chemin, mais elle permet surtout d’en faire apparaître trois autres tout de suite après.
- Festival NOÛS, jusqu’au 19.04, BnF, Paris.