À l’occasion de l’exposition The Psycho-Somatic Zone à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, présentée du 03 avril au 02 août 2026, retour sur l’univers si particulier de la vidéaste suisse Pipilotti Rist, artiste à la fois libre, engagée, radicale et profondément pop.
Célébrant le travail de Pipilotti Rist, la nouvelle exposition de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne/Rhône-Alpes rappelle à quel point le travail de la vidéaste est important. Caractérisés par la mise en scène régulière du corps féminin, de préférence dans des séquences burlesques, ses films aux couleurs saturées se jouent du dialogue entre les images et le son pour critiquer, dénoncer, nuancer. Se moquer aussi, parfois. Parler de Pipilotti Rist, c’est donc évoquer une oeuvre féministe qui ne dit pas toujours son nom et qui a indéniablement marqué le paysage artistique depuis les années 1980/1990, à une époque où, déjà, ses films interpellaient de par leur singularité et leur traitement de la culture pop.
I’m Not the Girl Who Misses Much – 1986
Œuvre fondatrice de sa carrière, réalisée alors que Pipilotti Rist est encore étudiante à Bâle, I’m Not the Girl Who Misses Much pose les bases de son style. En combinant le son – la vidéo s’appuie sur une reprise déformée d’une chanson des Beatles -, l’image et l’expérimentation sur bande, l’artiste crée ici une œuvre aux allures de manifeste. On l’y voit, dans un style rappelant celui de Nam June Paik, se filmer en train de danser et chanter frénétiquement, tandis que l’image accentue la perte de repères. Saturée et instable, celle-ci entend également détourner un imaginaire pop masculin afin d’exposer un corps féminin hors norme, excessif, refusant toute forme d’assignation. Un véritable manifeste, on vous dit !

Sexy, Sad, I – 1987
Gros plans, montage serré… Pipilotti Rist joue avec les codes de la séduction médiatique – de nouveau sur une chanson de John Lennon -, même si le rythme et les expressions introduisent ici une dissonance. Avec Sexy, Sad, I, la vidéaste renverse en effet les codes et embrasse une position de domination en filmant un homme nu, pour mieux mettre en lumière la mise en scène perpétuelle des femmes. À croire que lorsqu’il est performé par un homme, le « sexy » devient étrangement inconfortable, presque mécanique.
Pipilottis Fehler – 1988
S’appuyant sur la répétition et la fragmentation, Pipilotti Rist met ici en scène l’erreur technique comme un principe esthétique. Pour cela, elle se filme, évanouissement après évanouissement, dans une boucle presque hypnotique, dans une sorte de mise en abyme de l’adage « l’erreur est humaine ». Ses échecs physiques deviennent alors des outils de création, une force face à l’artificialité multimédia, tandis que l’image elle-même se dérègle, se déconstruit, révélant ses propres mécanismes.
You Called Me Jacky – 1990
Inspirée d’une chanson de Sinead O’Connor, You Called Me Jacky aborde la question de l’art à l’ère de la pop, à une époque où de grands médias mainstream comme MTV faisait régulièrement appel à des artistes pour créer des produits destinés au plus grand nombre. Ici, Pipilotti Rist incarne une figure instable – au son d’une mélodie signée Kevin Coyne -, traversée par des récits extérieurs. Pop star d’un jour, elle observe le paysage qui défile à travers la fenêtre d’un train, dont la vitesse est accentuée par un montage soutenu et des changements de ton ; lesquels n’ont d’autre but que de traduire la difficulté à se définir face aux injonctions sociales.
- Pipilotti Rist – The (Psycho)somatic Zone, du 03.04 au 02.08, IAC Villeurbanne.
I’m a Victim of This Song – 1994
Tourné au cœur d’un restaurant, I’m a Victim of this Song prend le contre-pied de l’oeuvre précédente, misant sur la lenteur pour hypnotiser le spectateur. L’image est ici traversée de photographies en noir et blanc et de nuages, accentuant l’aspect vaporeux de l’ensemble, alors que l’artiste reprend Wicked Game de Chris Isaak en remplaçant la voix masculine par la sienne, douce puis criée, comme une harmonie qui se fissure. La menace n’est pas loin.