Des écrans cathodiques moddés, des cartes TCG, des impressions et des collaborations transpacifiques : pour Koi No Yokan, son premier solo parisien, à découvrir jusqu’au 31 juillet à la galerie ArtVerse, POLYGON1993 déploie un univers où la pop culture, la nostalgie et les supports hybrides dialoguent en totale harmonie. Rencontre.
Travaillant avec le numérique et l’analogique, POLYGON1993 approfondit aujourd’hui la notion de Gyakuyunyu (« ré‑import », en VF), qu’il distingue volontiers de l’appropriation culturelle. Entre nostalgie des années 1990 et innovation technique, son approche multidisciplinaire rassemble ces différents éléments pour attirer des publics qui ne se croisent jamais, et interroger au passage la mémoire, l’obsolescence et la perméabilité culturelle entre le Japon et l’Occident. À l’occasion de sa première exposition en Hexagone, curatée par le collectionneur Brian Beccafico, l’artiste français prend le temps de décortiquer son processus créatif, nourri de pop culture et tout entier guidé par l’envie de faire se rencontrer les publics.

Ce premier solo à Paris, tu le vois comme une récompense méritée ou la suite logique de ton parcours ?
POLYGON1993 : C’est un mélange des deux. C’est évidemment le fruit de plusieurs années de travail, mais c’est aussi l’opportunité d’apprendre à monter une exposition, d’affiner mon propos artistique et de travailler sur moi-même.
Exposer la pop culture japonaise au Japon et en France, ce n’est pas la même chose. As-tu dû adapter ta pratique pour que ton approche résonne ici ?
POLYGON1993 : Je suis resté fidèle à qui je suis et à mes inspirations, qu’elles viennent de la pop culture japonaise ou occidentale/francophone. M’adapter pour plaire, ce n’est pas vraiment mon truc. C’est d’ailleurs le thème que Brian Beccafico et moi avons développé. On explore le concept de Gyakuyunyu, l’importation et la réinterprétation d’images et de concepts japonais à travers les yeux d’un artiste occidental.

Toute ta démarche semble être articulée autour de l’idée d’une « réimportation positive ». Est-ce une lecture sincère de l’échange culturel, ou un moyen de contourner les questions d’appropriation ? Qu’est-ce que ce concept te permet d’affirmer artistiquement ?
POLYGON1993 : La question d’appropriation est très légitime. Pour moi, la réimportation est un geste de respect et de réinterprétation. J’assume mes influences tout en essayant de les faire découvrir à des publics qui n’y auraient pas forcément accès.
C’est une lecture très personnelle, celle d’un Français de 30 ans, ancrée dans la mémoire et la fascination. Curieusement, lors de mes expositions au Japon, le public remarque parfois davantage le côté occidental des œuvres, tandis qu’en Europe ou ailleurs c’est souvent l’inverse.
Mitsuhiro Arita a illustré l’iconique Dracaufeu de la première édition Pokémon. Pour toi, collectionneur, travailler avec lui sur une des pièces que tu présentes doit te toucher émotionnellement ?
POLYGON1993 : Notre première rencontre, c’était lors mon dernier solo à Tokyo, où il est venu me soutenir. J’étais tellement honoré. J’ai appris qu’il exposait très peu et ça rend ce moment d’autant plus important. Quand Brian et moi avons pensé Koi No Yokan, je l’ai immédiatement imaginé dedans.
Cette collaboration est née organiquement. Nos univers sont très distincts. Il privilégie les médiums physiques, là où moi je suis nettement plus dans le numérique et l’analogique. Il a donc fallu un vrai brainstorming pour créer une œuvre-pont entre le Japon et la France, mais aussi entre le digital et des choses plus traditionnelles.

Les hardware de la bulle tech nippone dans ton travail, c’est une tension vers la perfection numérique, une conversation entre différentes générations technologiques, ou autre chose ?
POLYGON1993 : Je suis de la génération des années 1990 et j’ai grandi avec les VHS, les magnétoscopes, et les walkmans… En utilisant des synthés circuit-bent et de vieux écrans cathodiques, je veux retrouver ces images de l’enfance. Cette esthétique rétro, très pixélisée, m’a toujours inspiré, d’abord en tant que collectionneur de rétrogaming, ensuite comme réponse à ceux qui ne considèrent pas ces médias comme de l’art.
Si tu choisis ces matériaux – gaming, TCG (Trading Card Game, jeu de cartes à collectionner), etc… – plutôt que des options classiques, c’est donc à la fois pour leur légitimité en galerie mais aussi dans l’idée de ratisser plus large, voire même de porter un message politique ?
POLYGON1993 : Oui, c’est tout ça. J’agis comme un archiviste. Ces artefacts risquent de s’évaporer et je veux les actualiser, les élever artistiquement. Pour les cartes, avec Phantasm TCG par exemple, je veux mettre l’art en avant et attirer des personnes d’horizons différents. Ce qui m’anime, c’est de mélanger les publics, les habitués de galerie et les fans de TCG, pour qu’ils se découvrent mutuellement.
« La réimportation est un geste de respect et de réinterprétation. »

Le marché de l’art émergent mise sur les objets de collection, l’IA, les TCG créés par des artistes comme toi ou Evil Biscuit, et toujours les NFTs malgré les annonces répétées de leur mort. Pourtant, aucun NFT pour cette expo. C’est un choix délibéré ou circonstanciel ?
POLYGON1993 : C’est délibéré. On voulait pousser l’hybridité entre l’art numérique et l’art physique, tout en privilégiant l’expérience présentielle. Après des années d’expérimentations avec les NFTs, j’ai transformé des pièces purement numériques en tableaux très texturés. C’est un travail qui doit être vu sur place, pas sur un téléphone. Les NFTs ont fait de nos écrans des galeries de poche, mais pour cette expo je souhaitais créer quelque chose de grand, incarné et vécu en personne.
Le titre, Koi No Yokan, parle de prémonition amoureuse. Pourquoi avoir choisi un titre japonais plutôt que sa traduction française ? Pour l’esthétique, l’aspect politique ou à titre personnel ?
POLYGON1993 : J’aime que cette expression n’ait pas de traduction exacte en français. Ça invite au voyage et laisse place à plusieurs lectures qui peuvent être esthétiques, émotionnelles, ou narratives. C’est une porte d’entrée qui suscite la curiosité. Je voulais cette multiplicité de sens.

Cette expo réunit des sculptures, des impressions texturées, des environnements immersifs, des holos et des cartes TCG, ce qui est plutôt rare en galerie… Comment veux-tu que les différents publics se (re)connectent à ces objets ? Via la nostalgie, l’émerveillement ou les deux ?
POLYGON1993 : J’adore mélanger les supports physiques car cela attire des publics variés, dont certains qui n’iraient jamais en galerie. La nostalgie joue un rôle fort, le collectible et l’ouverture de boosters créent une forme de FOMO (la peur de rater quelque chose, ndr), mais l’esthétique singulière permet aussi la découverte. Les supports rétro et les cartes servent de points de repère qui facilitent l’accès à des œuvres potentiellement nouvelles pour le visiteur.
« Les NFTs ont fait de nos écrans des galeries de poche. »

Et après ArtVerse, quelle est la suite ? Approfondir ce langage esthétique, t’éloigner de la nostalgie, ou te lancer dans de nouvelles co‑créations et formats ?
POLYGON1993 : Koi No Yokan est devenu le point zéro de ce que je veux accomplir en tant qu’artiste hybride. L’expo rassemble mes inspirations, mes expérimentations multi‑supports et des collaborations que j’admire.
Avant, j’étais frustré de ne pas pouvoir proposer de grands formats ; avec mon ami Printiverse, on a mis au point une technique de multi‑layering permettant des impressions quasi‑sculpturales sur plusieurs mètres. Je veux continuer d’innover sur les supports physiques, décontextualiser le numérique, expérimenter sans cesse et porter mon travail vers des formats plus ambitieux.