Alors qu’il vient d’être nommé « Révélation Art Numérique – Art Vidéo » par le Fresnoy et l’ADAGP, Fisheye Immersive braque ses projecteurs sur Aleksandre Zharaya, jeune cinéaste et plasticien russo-français dont le travail exhume, sans complaisance, des fictions familiales et politiques.
Un élément biographique
Né en 1998 à Omsk, en Russie, Aleksandre Zharaya vit et travaille aujourd’hui dans le Nord de la France. Après une formation en cinéma d’animation, il enchaîne deux masters en pratique et recherche artistique, avant de rejoindre la promotion Martha Graham (2024-2026) du Fresnoy – Studio national des arts contemporains. De cette double culture, il tire une matière unique qui vient nourrir ses films, à l’intersection exacte des arts visuels, de l’écriture poétique et du cinéma. Parmi ceux-ci, mentionnons tout particulièrement les deux derniers, Oko (2025) et Avet (2026) : deux films qui prennent le parti de la fiction et s’autorisent plusieurs bifurcations, entre l’intime, la famille et la grande Histoire. Deux films, surtout, qui semblent s’articuler autour d’une même question : que se passe-t-il en nous quand les figures qui nous ont élevés se laissent happer par d’autres récits ?


Une œuvre
Impossible de parler d’Aleksandre Zharaya sans évoquer Oko, film de dix-sept minutes présenté en 2025 dans le cadre de Panorama 27 – Simultanéité. Le point de départ ? Un album de famille, feuilleté comme n’importe quel autre, jusqu’à ce que les clichés se mettent à raconter autre chose. La jeunesse de sa mère en Russie, au sein d’un groupe de yoga qui se révèle être une secte new age, l’Oko Vozrojdenia (littéralement, l’« Œil de la Renaissance »). Au moment du récit, vingt-ans plus tard, la croyance a changé de costume mais pas de nature. Complotisme, poutinisme, homophobie, transphobie, QAnon envahissent désormais le quotidien de notre héros via les réseaux sociaux et toutes sortes de nouveaux gourous digitaux. Dans ce film, à l’approche semi-documentaire, teinté d’un humour noir salutaire, Aleksandre Zharaya endosse lui-même le rôle de sa mère et rejoue les photographies de l’album, jusqu’à une inquiétante nuit de la Saint-Jean où la fiction familiale rattrape la violence politique.

Un prix
Après les exploits réalisés à l’occasion de sa première année au sein de l’institution tourquennoise, c’est presque naturellement qu’Aleksandre Zharaya a été sacré le 11 septembre dernier, lors du vernissage de l’exposition Panorama 28 – Invisibles ?, « Révélation Art Numérique – Art Vidéo » par le Fresnoy et l’ADAGP. Une distinction qui récompense cette fois Avet, son nouveau film, étiré sur quatorze minutes, dans lequel il dresse le portrait d’un jeune immigré russe narrant sa vie solitaire en Europe.
Tout y passe : sa chambre hors du temps, cette présence tapie en bas de l’escalier, cette sensation de dialoguer avec son double… De l’album de famille au dédoublement fantomatique, Aleksandre Zharaya creuse un même sillon – celui de l’exil et de ses reflets déformés -, et tisse en seulement deux films une œuvre foisonnante, troublante, suffisamment hantée pour y voir là la naissance d’une voix profondément singulière.