« Premier contact » est une série de mini-portraits pensés comme des speed-meeting, des premiers points d’accroche avec de jeunes artistes et leurs univers si singuliers. Ce mois-ci, Fisheye Immersive s’intéresse à l’artiste Pap Souleye Fall, plasticien sénégalo-américain qui fait de l’erreur numérique un espace de liberté. Et du pixel mort, une figure héroïque !
Un élément biographique
Né en 1994 à Washington D.C., Pap Souleye Fall grandit à Dakar, bercé par les mangas et les jeux vidéo, avant de se former à la University of the Arts de Philadelphie, puis à la Yale School of Art. Sculpteur, dessinateur, performeur, illustrateur de comics… S’il est quasi impossible de l’enfermer au sein d’une seule catégorie, son travail, lui, semble s’articuler autour de couleurs vives et d’angles humoristiques – du moins, décalés -, systématiquement dissimulés sous un propos critique, politique, pensé pour poser un regard sur le monde post-colonial. Inspirée par le « fan art », le merch et le fait-main, la pratique pluridisciplinaire de Pap Souleye Fall s’étend jusqu’aux confins de la vidéo et de la performance, du comic book et du cosplay.
Le coeur de sa création ? L’entre deux mondes. L’Afrique et sa diaspora, l’analogique et le digital, le jeu et le rite… Une approche subtile qui a déjà séduit de nombreuses institutions, de la galerie Selebe Yoon à Dakar, qui le représente depuis peu, à l’Institute of Contemporary Art de Portland, en passant par le CAPC – Musée d’Art contemporain de Bordeaux, dans le cadre de l’exposition Blackground : murmures des mornes, visible jusqu’auu 28 mars 2027.


Un projet
En 2022, alors qu’il entame ses études à Yale, Pap Souleye Fall publie Oblivion Rouge, un roman graphique dystopique dont le style s’inspire du manga japonais, mais au sein duquel il met en scène un casting entièrement africain. Consciemment ou non, l’artiste pose là la première fondation d’un vaste univers de worldbuilding, précisément celui qui lui permet de faire émerger Dead Pixel, inspirée par une boîte d’allumettes fabriquée en Suède et affichant l’image stéréotypée d’un personnage africain.
Si à l’origine, le terme « dead pixel » désigne les taches noires qui apparaissent à l’écran quand un pixel tombe en panne, Pap Souleye Fall, lui, en fait autre chose. Il imagine ces pannes comme des portails vers des royaumes cachés d’autonomie, une façon d’explorer les dynamiques de visibilité et d’invisibilité qui façonnent les vies contemporaines. De ces associations naît un univers foisonnant aux reliefs éclatants, décorés de tapisseries et d’environnements quasi-architecturaux remplis de livres en bois. Sans oublier cette fameuse combinaison verte fluo ornée de perles, de cauris et de coquilles d’arachides.

Un évènement
En avril dernier, l’artiste sénégalais a enfin présenté une performance sur le territoire français. Baptisé INVISIBLETOWHOM Arc 2, l’évènement s’est déroulé au CAPC – Musée d’Art contemporain de Bordeaux, dans le cadre de « L’Académie des Mutantes ». Une performance nocturne, tissée dans la nef du musée aux côtés d’autres artistes invités à l’occasion de cette semaine consacrée aux formes hybrides. Sur scène, Dead Pixel reprend du service. Son antagoniste, THE DATA COLLECTOR, incarne le data mining et l’analytics prédictif, ces pratiques qui permettent le contrôle social via les technologies de surveillance algorithmique. Le temps d’une performance, Pap Souleye Fall croise ainsi la poésie, les mythes de l’afrofuturisme et les récits contemporains au sein d’un espace habituellement dédié aux œuvres immobiles. Avec, au centre de tout, l’envie de faire de son corps une image en mouvement, de faire surgir Dead Pixel précisément là où on l’attend pas.