« Premier contact » est une série de mini-portraits pensés comme des speed-meeting, des premiers points d’accroche avec de jeunes artistes et leurs univers si singuliers. Ce mois-ci, Fisheye Immersive s’intéresse à l’artiste Yannis Mohand Briki, cinéaste et plasticien qui investit les mondes vidéoludiques à la manière de lieux hantés, dont il reconstruit les fragments et les souvenirs.
Un élément biographique
Né en 1998, Yannis Mohand Briki vit et travaille à Montreuil. Diplômé de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC) en 2022, il rejoint ensuite le Distraction Collective, collectif parisien d’artistes et de designers (Mélanie Courtinat, Pierre Moulin, Vincent Moulinet, etc.) qui interroge la conscience et les imaginaires contemporains à travers les technologies en temps réel et le jeu vidéo. Son cinéma, souvent peuplé de figures solitaires errant dans des paysages mentaux et numériques, se révèle ainsi fascinant dès lors qu’il s’aventure près des frontières poreuses ; celles qui sous-tendent les relations entre le virtuel et le réel, la mémoire et l’oubli. En parallèle, Yannis Mohand Briki multiplie les expositions, de La Maison Populaire de Montreuil à la Villa Dufraine, où il est actuellement résident.

Un projet
Deuxième volet de sa trilogie de machinimas « Coming of (R)age », The Insufferable Weight of Being a Fourteen-Year-Old Murderer (2025) a été tourné dans le moteur des Sims 2, dont il ressuscite la palette pastel et les textures granuleuses. Son décor ? Un centre commercial désaffecté, cimetière de néons éteints où gisent des oiseaux morts. Son personnage ? Un adolescent sommé, pour accéder au statut « d’homme », de commettre un meurtre, injonction absurde qui dit tout du poids des rites de la virilité. Intelligemment, Yannis Mohand Briki amène dans cette fiction ses propres images d’archives familiales, dont celles de sa circoncision, brouillant la frontière entre le vécu et le simulé. Et quand on demande au héros ce qu’il veut devenir plus tard, il répond par des envolées aussi drôles que déchirantes. Du genre : « Je veux être le vent sur ma peau », ou « Je veux être le générique de Princesse Sarah ».

Une actualité
À l’automne 2025, lors de l’exposition Heel Turn, Yannis Mohand Briki présentait Biskra Palms, un projet de jeu vidéo immersif né en résidence à la Maison Populaire et s’inspirant d’un authentique parc d’attraction abandonné, censé reconstituer l’oasis algérienne de Biskra au début du XXe siècle. Ces dernières semaines, c’est toutefois le troisième et dernier volet de « Coming Of (R)age », The Unraptured Birds Dive Into The Pacific Blue Forever, qui occupe toutes les pensées de l’artiste parisien. Celui-ci reprend la structure du coming-of-age pour traverser trois âges de la vie – l’enfance, l’adolescence, la vieillesse -, parcourus à travers différents avatars. Avec, encore et toujours, cette longue réflexion sur « la mémoire numérique, le deuil, les transformations du corps et la dimension hantée des mondes virtuels. »
Pour cet ultime épisode, Yannis Mohand Briki est parti d’une image : celle d’une grand-mère décédée réapparaissant derrière sa maison sur Google Maps. « À partir de cette apparition, le film organise une fuite hors du monde des Sims vers un autre cimetière virtuel, où Internet devient à la fois un lieu hanté et un lieu de mémoire », dit-il. On comprend alors ce qui fait toute la richesse de « Coming Of (R)age » : la réflexion sur le temps, sur notre rapport à la mort à l’heure des mondes virtuels et, presque inévitablement, sur Internet, ce lieu hanté par essence.