De la Maison Guerlain à la Fondation Pernod Ricard, du NewImages Festival à la Fondation Etrillard, on ne compte plus le nombre d’événements ou d’institutions privées investissant dans l’art numérique contemporain. Par mécénat ou parce que ce type de financement est en partie exonéré d’impôts ? Par envie de soutenir le développement de jeunes artistes ou par souci de visibilité ? Enquête.
Lucien Bitaux est visiblement ravi de ce qu’il se passe autour de lui actuellement. Rendez-vous compte, une exposition personnelle au sein de la Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence. C’est un rêve. Une immense opportunité. À coup sûr, un tremplin au sein d’une carrière. À 30 ans, l’artiste français passé par le Fresnoy y voit aussi une forme de reconnaissance, les deux précédents lauréats ayant pour nom Quayola et Félicie d’Estienne d’Orves. À chaque fois, le prix est décerné à l’une des quinze productions inédites présentées lors d’une édition de la Biennale Chroniques. La récompense n’est pas immense d’un point de vue financier – une sérigraphie de Vasarely et une exposition monographique -, mais l’opportunité est réelle, prestigieuse. À condition de savoir s’organiser. « Quand on est lauréat, c’est évidemment une très bonne nouvelle, admet-il volontiers. Mais il faut aussi se débrouiller pour que l’exposition puisse avoir lieu, que des œuvres inédites soient prêtes à temps. Quand l’événement n’est pas prévu au sein de notre agenda, ça peut accentuer la cadence et rajouter de la pression. »
En octobre 2022, Lucien Bitaux avait déjà reçu le prix de l’ADAGP. Là encore, cela se traduisait par une exposition personnelle – « en plein Paris, une opportunité énorme ! ». Mais cette fois, celle-ci était accompagnée par une vidéo disponible sur Arte et une dotation s’élevant à 5 000 euros. Suffisant pour développer ses œuvres, en produire de nouvelles, payer le loyer et s’accorder un peu de temps pour des recherches. Personne ne s’en plaint. Surtout pas Lucien Bitaux, dont la thèse porte sur la matérialité visuelle et instrumentale dans les représentations photographiques et astronomiques.
Cela n’empêche pas l’artiste parisien de s’interroger : qu’attend-t-on d’un artiste à qui l’on confie une telle somme ? Celui est-il vraiment libre de ses mouvements ? Mettre en compétition des artistes a-t-il du sens ? Quid aussi de ces différents prix ? Sont-ils réellement désintéressés ? Sont-ils réservés au tout-venant ? « Non », répond Lucien Bitaux, persuadé que l’obtention de tel ou tel prix donne la sensation de faire partie d’une catégorie d’artistes et que tout est encore et toujours une question de réseau. « Quand tu postules, tu sais qui est membre du jury. Soit tu le connais déjà, soit tu te renseignes afin de connaître ses thèmes de prédilection et ainsi orienter ton propos pour le séduire. On reste des humains avant tout, on est donc sensibles aux compliments. »
Créer de nouveaux standards
Directrice du NewImages Festival, Michèle Ziegler regrette elle aussi que des standards ou des attentes aient été fixés afin de décerner ou non un prix. D’après elle, cela « contraint la création » et instaure de la crainte au moment de « financer quelque chose de complètement nouveau ». Elle développe : « Toutes ces règles ne vont pas dans le sens du temps et du public, qui attend d’être surpris lorsqu’il se rend dans une salle de cinéma. Or, le fait de cocher des cases ou de répondre à des attentes empêche d’office le développement de formats immersifs inédits. » Pour avoir déjà eu l’opportunité de participer à différents concours, liés à des attributions de bourse ou à la nomination de lauréat, on peut l’affirmer : il est courant de privilégier un artiste en raison de l’écho qu’il crée avec des thèmes d’actualité (l’écologie, par exemple), de miser sur telle ou telle œuvre parce qu’il s’appuie sur une technologie à la mode plutôt qu’une autre (de fait, la réalité augmentée semble reléguée au profit de l’IA), de faire le choix d’une esthétique connue et confortable plutôt que de tendre vers une proposition plus expérimentale.
Michèle Ziegler ne s’en cache pas : lorsqu’elle a été nommée à la tête du NewImages Festival il y a trois ans, elle ne s’est pas sentie à l’aise avec l’idée de mettre en concurrence des artistes. Convaincue qu’il est impossible de comparer des œuvres réalisées dans une chambre d’une production financée à hauteur de plusieurs millions d’euros dans un studio, la directrice, récemment membre du jury de la compétition XR au Festival de Kaohsiung à Taïwan, déplore également l’absence de catégories dans les festivals d’art immersif ; le fait que l’on ne fasse pas la distinction entre un film en VR, un documentaire XR ou une performance en réalité augmentée.
Lucide, Michèle Ziegler reconnaît malgré tout l’importance des prix, la visibilité à l’international dont jouissent les œuvres lauréates des compétitions mises en place par NewImages, le GIFF, Cannes XR ou Venice Immersive. « Ce n’est pas comme dans le secteur du cinéma traditionnel où les entrées en salles sont un indicateur de la réputation d’un film, et créent un effet boule de neige sur son succès et sa réception populaire. Dans l’art immersif, les prix sont pour l’heure le seul moyen de faire connaître telle ou telle œuvre à un public qui ne vient pas en festival. Le secteur étant encore assez fermé, c’est une façon de motiver d’autres institutions à programmer le film primé. » Quitte à créer une redondance : Itô Meikyu de Boris Labbé ayant reçu coup sur coup le Grand Prix du NewImages Festival et de Venice Immersive.

Reconnaissance et nouvelles opportunités
Ce n’est un secret pour personne : la présence en festivals ou dans des expositions est encore la meilleure manière d’être repéré par d’autres institutions. Ethel Lilienfeld en sait quelque chose. L’Opline Prize, elle n’y a pas candidaté. C’est le curateur Dominique Moulon qui, après avoir repéré son installation vidéo EMI lors de la Biennale Chroniques, lui a proposé de présenter son profil. « Dans ce cas-ci, il n’y a pas de gain monétaire, il s’agit plutôt d’une forme de reconnaissance au sein du milieu professionnel, dit-elle. C’est une histoire de réseau et de rencontres ».
C’est peut-être là l’intérêt premier des prix pour les artistes : toucher un autre public, investir de nouveaux territoires. Grâce au programme « Étant donnés » de l’Institut Français, en partenariat avec la Villa Albertine, Ethel Lilienfeld a ainsi pu être repérée par le curateur Steven Evans, qui l’a invité à présenter EMI lors de la Biennale de Houston, et donc à exposer pour la première fois son travail au sein d’un pays majeur sur le marché de la création artistique.
Ethel Lilienfeld comme Lucien Bitaux ont beau évoluer sous de bons auspices, ils pointent volontiers du doigt la mise en concurrence qu’impliquent de tels prix. Qui nécessitent parfois une semaine, voire plus, de préparation. Qui exigent de mettre à jour régulièrement son CV et son portfolio. Qui mobilisent de l’énergie quand celle-ci pourrait être consacrée à la recherche et à la création. Qui créent d’office un décalage entre les artistes identifiés et ceux qui émergent, entre ceux qui ont les bonnes connexions et ceux qui débarquent, entre ceux qui savent « se vendre » et ceux qui ne savent s’exprimer qu’à travers leur création. « Il ne faut pas oublier que nous nous exprimons avant tout avec des formes et des œuvres visuels, avertit Lucien Bitaux. Nous ne sommes pas vraiment des êtres de langage ».

Tendre vers la pluralité
Ces derniers mois, le petit monde de l’art numérique accueille d’ailleurs deux nouveaux prix. Le premier, Sigg Art Prize, est monté par la fondation d’art privée de l’entrepreneur suisse Pierre Sigg (avec Dana-Fiona Armour comme première lauréate). Le second est soutenu par la Fondation Etrillard et l’Académie des Beaux-Arts. Celui-ci se traduit par la réception de 20 000 euros et promet d’être accessible à n’importe quel artiste résidant en Europe, sans limite d’âge – dans un geste rappelant celui d’autres fondations, conscientes qu’être émergent ne signifie pas nécessairement être jeune. « Il ne s’agit plus de se fier à un critère d’âge mais plutôt d’intervenir à un moment de leur parcours qui nous semble charnière, précise Antonia Scintilla, à Libération. Nous défendons un suivi de ces artistes dans la durée. L’exposition n’est plus la fin en soi mais le point de départ de notre collaboration. »
Directrice de la Fondation Pernod Ricard, elle se réjouit au passage du projet « Sorry Sun », dont l’idée est de confier chaque année une carte blanche à un ou une commissaire afin de sélectionner trois artistes (cette année, Liberty Adrien, critique d’art, s’est tournée vers le travail de Saodat Ismailova, Alexandre Khondji et Hélène Yamba-Guimbi) invités à participer à une exposition collective, lors de la semaine d’Art Basel Paris. En prime, chaque artiste bénéficie d’une bourse de 3 000 euros pour ses honoraires ainsi que d’une publication critique réunissant des textes d’auteurs internationaux, et reçoit une dotation de 15 000 € destinée à soutenir un projet en France ou à l’étranger. « Ce que nous visons, explique Antonia Scintilla, cette fois à Beaux-Arts, c’est un véritable écosystème d’alliances, bien au-delà d’un simple dispositif de dotation. Par ailleurs, notre partenariat avec le Centre Pompidou se poursuit : une œuvre de chaque artiste du programme rejoindra les collections nationales grâce à une donation de la fondation. » Une bonne manière, en somme, de créer une filiation, mais aussi, peut-être, qui sait, de faire augmenter la côte des œuvres figurant au sein d’une collection.

La Fondation Pernod Ricard n’est pas la seule à avoir repensé son fonctionnement. Sur le plan historique, on peut même dire que le choix du Turner Prize, l’un des plus prestigieux outre-Manche, de décerner son prix aux quatre artistes sélectionnés, plutôt qu’à l’un d’entre eux, a servi de déclic. C’était en 2019. Depuis, nombre de fondations semblent suivre la tendance. Par souci de représentativité ? Par envie de tourner le dos à un esprit de compétition trop affirmé, et donc trop pesant ? Michèle Ziegler veut y croire : « L’idéal est tout de même de ne pas envisager les lauréats comme de simples noms permettant d’améliorer la billetterie. Il faut que ces collaborations soient envisagées sur le long terme, et permettent aux artistes de travailler dans de nouveaux contextes, d’être accompagnés dans leurs projets et de profiter d’un accès simplifié à un réseau de professionnels ».