En réunissant quatre films et leurs coulisses, Lafayette Anticipations propose une vision théâtrale du travail de Diego Marcon, en parfaite cohérence avec sa vision troublante de la figure humaine.
Peu montrée à Paris, l’œuvre de Diego Marcon investit enfin Lafayette Anticipations dans le cadre de l’exposition Prom. Pour l’occasion, le lieu a été transformé en théâtre à l’italienne de la fin de la Renaissance, où sont diffusés quatre films singuliers, aussi sombres qu’édulcorés. Au niveau des balcons, l’artiste italien dévoile pour la première fois plusieurs objets ayant servi à leur réalisation dans l’idée, forcément louable, de fournir les clés de compréhension d’un travail qui interroge notre société autant que notre rapport à l’image.
« Au-delà des sujets parfois très durs qu’il aborde, Diego Marcon s’intéresse avant tout à la capacité du cinéma à générer des émotions, ainsi qu’à la manière dont les images peuvent nous manipuler et à la confiance qu’on peut leur accorder », souligne d’entrée de jeu Rebecca Lamarche-Vadel, comissaire de l’exposition. Car il s’agit bien là d’un jeu, au sein duquel le sujet et le récit passent au second plan, où la comédie se déploie au sein d’un théâtre minimaliste. Lequel, c’est à noter, offre tout le confort d’une salle de cinéma moderne, mais évoque également ces lieux de représentation sociale de la Renaissance où l’on venait autant pour voir que pour se montrer.

of Chicago, 2025 © Diego Marcon/Bob
Une exposition cinématographique
Né en 1985 près de Milan, à Busto Arsizio, en Italie, Diego Marcon utilise les formes du 7ème art pour susciter chez le spectateur joie, dégoût, malaise… Nourri de films d’horreur, de burlesque, de comédies musicales et de slapstick — impliquant une violence physique volontairement exagérée —, il ancre ses récits dans l’intimité du foyer afin d’interroger les normes et tabous qui régissent les relations humaines, sans jamais livrer de conclusion ni de morale.
Le titre de l’exposition, Prom, fait référence, non sans ironie, au rituel américain du bal de fin d’année. Cette célébration kitsch symbolise le passage à l’âge adulte, ce moment où le voile se lève et où l’adolescent découvre le monde tel qu’il est, parfois cruel, à l’instar de Carrie White dans la scène finale du film Carrie au bal du diable (1976) de Brian De Palma. De la même manière, les quatre films présentés ici par Diego Marcon conjuguent la magie et l’horreur, la mièvrerie et le sordide, pour mieux nous déstabiliser et jouer avec nos émotions.

L’art du contrepied
The Parent’s Room (2023) s’ouvre sur un homme assis sur un lit, regardant la neige tomber par la fenêtre. Un merle se pose sur le rebord et se met à siffler. En réponse, l’homme lui chante, sur une mélodie digne d’un Disney, les horreurs qu’il a commises : le meurtre de sa femme et de ses deux enfants, puis son suicide. Pas de chute, pas de jugement. Diego Marcon nous laisse face à cette scène macabre mais enjouée, merveilleusement mise en musique. Ce qui n’a rien d’un hasard quand on sait à quel point cette dernière est essentielle dans son travail : « C’est un personnage à part entière. Dans certaines vidéos, elle vient remplacer la parole, la contrer ou l’amplifier », rappelle Rebecca Lamarche-Vadel. Chez Diego Marcon, la musique exacerbe les émotions, bien sûr, mais les détourne aussi, comme pour rappeler que l’horreur côtoie ici le merveilleux, que tout semble fait pour troubler et inciter chaque spectateur à s’interroger sur son propre ressenti.
À l’évidence, l’artiste s’amuse également à créer des frustrations. Dans Dolle (2023), un couple de taupes, réfugié dans son terrier, énumère à voix haute une série interminable de nombres pour vérifier une addition, tandis que des événements mystérieux et inquiétants viennent peu à peu perturber leur activité. Le suspense monte… On pense assister à un terrible dénouement, mais non ; la scène se termine par le ricanement des protagonistes, comme pour signifier : « on vous a bien eus ». Et pour cause, Diego Marcon joue de notre impatience, c’est même là sa façon de faire naître les émotions. La Gola (2024) et Krapfen (2025) poursuivent cette même logique.

De l’artisanat, des questions existentielles et de l’animatronique
Pour la première fois, l’artiste montre certains secrets de fabrication, et démontre combien il est difficile de faire confiance à des images, qui semblent ici entièrement numériques. Or, à quelques exceptions près, comme les yeux des personnages de La Gola, il n’en est rien. Refusant paradoxalement de travailler avec de véritables acteurs en décors réels, Diego Marcon collabore en studio avec des techniciens spécialisés en animatronique pour donner vie à ses décors et à ses personnages, dont quelques masques sont dévoilés.
On y découvre aussi deux taupes de Dolle et leur mécanisme électrique, ainsi que les couvertures, élément récurrent de son œuvre. « La couverture se situe pour lui entre la vie et le rêve, elle peut aussi symboliser la protection et le confort comme la solitude et la mort », souligne Rebecca Lamarche-Vadel. C’est précisément dans cet entre-deux que l’œuvre de Diego Marcon semble s’épanouir, sans jamais s’embarrasser des attentes du public, constamment dérouté, perpétuellement soumis à une même question : et si la marionnette, en fin de compte, c’était nous ?
- Prom, de Diego Marcon, jusqu’au 19.07, Lafayette Anticipations, Paris.