Quadrature, les as des astres

Quadrature, les as des astres
“SCOPE”, Beijing Art And Technolgy Biennale ©Quadrature

Basé à Berlin, le duo formé par Juliane Götz et Sebastian Neitsch défend une autre vision du spatial, moins capitaliste, moins colonisatrice. Depuis une quinzaine d’années, il s’agit plutôt pour le couple de souligner la généalogie de ces multiples technologies, souvent développées dans le militaire avant d’être mises à la disposition du monde civil.

Installé·es dans un ancien laboratoire d’expérimentation radiologique de la RDA dont iels ont fait leur atelier et leur habitation, Juliane Götz et Sebastian Neitsch – plus connu·es sous le nom Quadrature – donnent un corps tangible aux flux des données spatiales et à l’infrastructure satellitaire qui entoure notre planète. Artistes des données, amateur·ices de robotique et d’installations cinétiques post-minimalistes, le duo délivre une œuvre précise, technique et résolument critique dénonçant la militarisation et la privatisation du cosmos par les puissances militaires et les nouveaux milliardaires du new space.

Une machine à cartographier parcourt la double page d'une encyclopédie.
Satelliten ©Quadrature

Du Data-Art à la techno-critique

Si l’on veut commencer par l’essentiel, il faut parler des données. Matière première et invisible de notre époque, elles constituent l’axiome de base à partir duquel le travail du duo s’organise. Formé·es dans les ateliers de la Burg Giebichenstein University of Arts and Design de Halle, Juliane Götz et Sebastian Neitsch s’intéressent très tôt aux possibilités plastiques offertes par l’utilisation de la data à des fins artistiques – la moitié masculine du couple affirme avoir été profondément marqué par les abstractions algorithmiques de Casey Reas, figure pionnière de l’art génératif et computationnel américain. D’abord employée à des fins esthétiques, la donnée se révèle au fil des années comme une source intarissable d’idées, de matières et d’enjeux capables d’irriguer les développements futurs de leurs œuvres. Captée, piratée, téléchargée, détournée, elle est la brique et le tesson avec lesquels le duo attaque le système techno-capitaliste tout en essayant de bâtir autre chose avec ses débris.

JulianeGötz
« J’ai toujours trouvé qu’il était difficile d’éprouver une connexion à l’égard d’un art purement esthétique ou qui ne viserait qu’à l’expression de soi. »

Appréhender le réel uniquement à travers le prisme des datables et des ondes RSS fait-il de vous un nerd ? Dans les années 1990, la réponse aurait probablement été oui. De nos jours, il faut nuancer. Espéranto universel de l’anthropocène numérique, la donnée est devenue au cours des années le langage avec lequel toutes les choses du monde s’écrivent, et c’est de ce présent – gigantesque, violent, toujours immense et parfois cruel – dont Quadrature a envie de parler. Juliane explique : « Au début, j’étais surtout intéressée par les expériences visuelles et sonores de l’art post-minimaliste américain : John Cage, Rauschenberg, les 9 Evenings… J’ai toujours trouvé qu’il était difficile d’éprouver une connexion à l’égard d’un art purement esthétique ou qui ne viserait qu’à l’expression de soi. Nous pourrions parler de nous-mêmes, bien sûr, mais le monde me semble beaucoup plus intéressant. Les arts médiatiques sont pertinents parce qu’au-delà de l’esthétique, ils sont des outils privilégiés pour parler du monde et des sociétés ».

Gigantesque écran, penché au-dessus des visiteurs, montrant les missions militaires survolant la Terre.
Supraspectives, Tabakalera, Espagne ©Quadrature

L’espace, ce nouveau Far-West

Partout et nulle part à la fois, intangible mais structurante, l’infosphère n’est pas le seul vertige avec lequel l’humanité doit flirter. L’espace – celui des astres et des planètes – constitue le terrain de recherche du couple, d’abord du fait de son gigantisme, de son caractère insaisissable et non-humain ; mais aussi en raison de sa porosité avec le monde algorithmique. Dès les prémices du numérique, les premières personnes qui ont dû conceptualiser la possibilité d’un lieu immatériel au sein duquel des phénomènes se produisaient ont opéré un rapprochement entre l’espace virtuel et le cosmos. Mais ces personnes n’avaient probablement pas envisagé qu’un jour, l’atmosphère et l’infosphère seraient à ce point liées, et qu’un demi-siècle plus tard, le ciel étoilé se muerait en un gigantesque routeur wifi. 

SebastianNeitsch
« Ce qui se passe dans l’espace n’est pas fondamentalement différent de ce qui se passe sur Terre, au contraire, mais juste infiniment plus manifeste.  »

Militarisation, « conquête » spatiale, course à la Lune et accaparement des terres rares, Quadrature montre les effets et les moyens employés par la grande entreprise d’humanisation du spatial. Aussi, les œuvres les plus récentes du duo se font plus ouvertement critiques. Pour Supraspectives (2021), par exemple, le duo a rassemblé les données de 992 satellites militaires ou espions gravitant dans l’orbite de la sphère terrestre et développé un programme calculant la trajectoire de ces satellites et reconstruit de manière spéculative les images qu’ils enregistrent. Aux clichés adorables d’une petite terre bleue vue du ciel, les artistes opposent l’autorité froide des regards mécaniques et militaires qui survolent en permanence la Terre. Logiquement, le dispositif est présenté via un gigantesque écran, dangereusement penché au-dessus des visiteurs.

SCOPE (Space Craft Oracle for Personal Enlightenment, 2024), dernière œuvre en date du couple, rédige des horoscopes personnalisés basés sur les caractéristiques des engins spatiaux lancés dans le ciel aux alentours du jour de naissance des utilisateurs. Pour Sebastian : « Ce qui se passe dans l’espace n’est pas fondamentalement différent de ce qui se passe sur Terre, au contraire, mais juste infiniment plus manifeste. L’expansion du nombre de satellites en est un exemple criant : De 2 000 satellites opérationnels en 2019, on est passé à 8 000 en 2024, et Elon Musk, via SpaceX, prévoit d’en déployer à lui seul environ 40 000 dans les prochaines années pour compléter la constellation Starlink.

Vue plongeante sur un homme prêt à entrer dans une machine métallique.
SCOPE ©Quadrature

Dé-rationaliser les données

Le monde numérique, celui dans lequel nous vivons, est un monde où les êtres, les choses, les idées et les images se sont transformés en données : des suites immatérielles et sans fin de 0 et de 1 circulant, sans masse ni frontière, à travers le ciel, la Terre et les corps. Dans ce contexte déjà saturé d’informations, comment opère-t-on en tant qu’artiste ? Juliane répond : « La pensée des données et des informations est à la fois un mode d’expression et un mode de compréhension. C’est une vision du monde scientifique et mathématique qui n’est pas erronée, mais qui dit désormais les choses d’une façon tellement complexe que nous ne sommes plus capables d’y être vraiment reliés. En tant que data-artistes, nous récupérons ces données et les détournons de leurs cadres utilitaires pour les charger de nouvelles significations En tant qu’artiste, nous avons la liberté de fournir des récits subjectifs, des solutions spéculatives, des approches purement poétiques, ou de ne rien fournir du tout. » 

Après quelques secondes de réflexion, Juliane poursuit et conclut : « La pensée occidentale moderne est une pensée fondamentalement rationnelle, où tout court vers un but, tout le temps, en essayant de créer du sens et de résoudre des problèmes. Dans les arts, le train de la pensée file toujours sauvagement, libre et désordonné. Connais-tu ce passage de La Pensée sauvage de Lévi-Strauss, dans lequel il affirme que l’art est, en Occident, l’un des derniers bastions où la pensée sauvage s’exprime encore ? En tant qu’artistes numériques, nous construisons des interfaces médiatiques qui permettent d’agencer des données, tout comme le font les scientifiques et les ingénieurs, d’ailleurs. La différence entre nous et les scientifiques et les ingénieurs, c’est qu’ils créent ces interfaces afin de rationaliser ces données. Nous, nous le faisons pour les ré-ensauvager. Nous prenons les données comprimées et nous créons des espaces, des formes et des significations où ces données peuvent exister de manière plus libre. De toute évidence, ces espaces n’ont pas besoin de logique ou de réponse définitive. »

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