Entre avatars filtrés et journaux intimes pixelisés, toute une génération d’artistes détourne les codes du web pour rejouer, et fissurer, les scripts de la féminité. On décrypte.
« Pour moi, internet est un espace féminin… Les femmes et les jeunes filles ont toujours été les meilleures utilisatrices des plateformes de médias sociaux, donc quand on parle d’art numérique, il est important d’inclure le genre et la performance dans cette conversation. » Interrogée par HypeBeast, l’artiste new-yorkaise Maya Man résume la pensée d’un grand nombre de ses consoeurs qui, pourtant exclues du discours dominant autour du numérique, contribuent non seulement à en façonner les contours, mais aussi à influencer sur les visions très normées du monde réel grâce au digital. La question qu’elles posent est celle-ci : « Et si Internet n’était pas seulement un espace d’exposition, mais une scène ? ».
Dans la lignée de Maya Man, certaines artistes font ainsi du numérique un théâtre critique où s’entrechoquent versions idéalisées de la féminité, rejet des conventions et mis en avant de l’intimité. Posts, webcams, gifs, stories : tout, chez elle, devient un matériau suffisamment fort pour rejouer une féminité prescrite. Ou pour la saboter en douceur.

L’alter égo comme mise à distance
Bien avant Instagram, au début des années 1970, Lynn Hershman Leeson mettait déjà en scène des identités fictives pour questionner la construction du soi. À travers les nombreux personnages, cyborgs et autres robots féminins qu’elle a créés, l’artiste américaine n’a cessé de questionner les notions de genre, leurs expressions imposées, ou encore la difficulté d’embrasser son individualité dans un monde qui ne pense qu’en terme de groupe social. Naît alors son alter ego, une certaine Roberta Breitmore qui fait l’un des plus grands affronts qu’il soit à la société des années 1970 : être célibataire et indépendante financièrement. Jouer un rôle pour mieux parler de son genre ? C’est là tout l’enjeu de celle qui, en marge d’une exposition au MoMA, résumait sa démarche ainsi : « Je pense que nous sommes devenus en quelque sorte une société des écrans, faite de différentes couches qui nous empêchent de connaître la vérité ».

Ce constat est aussi formulé par Anne Hirsch, qui prend les traits d’une certaine Caroline Benton, une étudiante de première année à l’université d’État de New York, dans des vidéos YouTube rassemblées sous un même nom, Scandalishious ; soit un projet où l’artiste contemporaine américaine « prétend être sexy », inspirée par son propre passée d’adolescente sur les forums de discussion en ligne. Un passé qui a également donné vie à la pièce Playground, au sein de laquelle Anne Hirsch raconte son histoire virtuelle avec un homme plus âgé.
Explorant les codes de la séduction numérique pour en révéler leur absurdité, celle qui a fait de l’expression de soi et de l’identité sexuelles des femmes en ligne le véritable fil rouge de son travail va même jusqu’à participer à une émission de télé-réalité en 2010, Frank the Entertainer in a Basement Affair, sous le pseudonyme d’Annie. Le but ? Séduire Frank Maresca, lui-même ancien candidat de télé-réalité, pour en faire une performance.

Poster, performer, résister
La mise en scène de soi sur Internet est aujourd’hui devenue une évidence, mais comment y échapper quand on est une femme ? Depuis une quinzaine d’années, c’est la question que pose l’artiste Molly Soda. Entre selfies filmés, livres d’artistes, GIFs à tout va ou intervention sur les réseaux sociaux, cette dernière a fait de la confession une performance, presque trop intime pour être honnête. Son travail est pourtant d’une grande importance, et vise à démontrer que la frontière entre vie intime et vie publique est extrêmement fine sur le web, surtout quand on est une jeune fille…
Analysant les codes genrés des plateformes en ligne pour mieux les détourner et les exploiter, Molly Soda adapte des stratégies féministes incarnées par des artistes comme Carolee Schneeman, Martha Rosler ou Marina Abramović. Mais plutôt que de simplement copier ses illustres aînées, elle transpose leurs approches dans le paysage numérique contemporain afin de dénoncer la violence d’un système qui enferme les femmes dans de tout petits pixels aux normes bien établies.

Petra Cortright, elle, a choisi une approche différente, en étant l’une des rares à parler du corps féminin sur Internet. Voix essentielle de la peinture digitale, l’Américaine s’est d’abord fait connaître grâce à des autoportraits vidéo réalisés à la webcam et agrémentés de GIFs animés, qu’elle publiait sur sa chaîne YouTube avec des légendes humoristiques. Depuis, elle s’attelle dans sa pratique à détruire l’image de la trad wife. Avec un certain sens du style, tant les filtres, chez elles, saturent l’image jusqu’à dissoudre le corps. Et, inévitablement, posent diverses questions : est-ce encore une identité qu’elle représente, ou déjà un glitch ? De notre côté, on se dit en tout cas qu’une femme qui prend sa place au sein de l’espace numérique n’a rien d’anodin ; c’est possiblement là le signe d’un bug prêt (enfin !) à faire exploser la matrice.