Que penser de Ai-Da, le robot artiste qui affole le web ?

21 juillet 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Que penser de Ai-Da, le robot artiste qui affole le web ?

Entre fascination technologique, discours médiatique bien rodé et débat sur la légitimité artistique de l’intelligence artificielle, que vaut réellement l’art produit par la machine Ai-Da ? 

Le 17 juillet dernier, Ai-Da, le robot humanoïde artiste le plus célèbre du monde, dévoilait un portrait inédit du roi Charles III. Une œuvre dans laquelle figuration classique et abstraction numérique s’entremêlent ; un tableau qui immédiatement déchaîné les passions sur les réseaux sociaux. « Quoi, un robot peut-il vraiment faire ça ? » Alors, au milieu du débat enflammé de la toile, on s’est posé une question : assiste-t-on vraiment à une révolution artistique ou plutôt à une illusion technologique savamment orchestrée ?

Un robot féminin se tient face à tableau représentant le Prince Charles.

Un art sans intention

Alors oui, techniquement, la performance est indéniable. Ai-Da, coupe au carré et bras mécaniques, est capable de reproduire les formes humaines les plus complexes, d’analyser des visages avec précision, de peindre avec exactitude les détails les plus infimes de la peau. Le récent portrait de Charles III en est d’ailleurs le parfait exemple. Le style est maîtrisé, la ressemblance avec le souverain ne fait aucun doute, l’ensemble ne mime pas les caractéristique d’un mouvement et semble s’inscrire dans une création contemporaine… Rien ne dépasse, et tout fascine. Mais au-delà de la prouesse, une question subsiste : que raconte réellement cette œuvre ? Et plus encore, que signifie-t-elle, quand son autrice n’a ni conscience, ni intention, ni émotion ?

L’art, dans sa définition la plus essentielle, n’est-il pas plus une tentative de transmettre une vision, une expérience humaine, une sensibilité, qu’une simple performance, aussi rodée soit-elle ? Même les démarches les plus conceptuelles, les plus distanciées, sont guidées par un auteur qui pense, doute, choisit. Ai-Da, elle, n’exprime rien. Elle exécute. Elle compile des données, applique des algorithmes, simule des gestes. Peut-on, dès lors, parler d’art au sens fort du terme ?

Un robot féminin, coupe au carré, avec deux tableaux derrière.

Une œuvre humaine sous le vernis de l’intelligence artificielle

Ce n’est pas la première fois qu’Ai-Da déchaine les passions. L’année dernière, elle créait la sensation chez Sotheby’s avec une toile à à plus d’un million d’euros. Si on attribue tout le mérite au robot, derrière Ai-Da, il y a surtout une équipe humaine, des cerveaux d’Oxford et de Birmingham. Des ingénieurs, des artistes, des communicants qui conçoivent, programment, alimentent la machine. Le portrait de Charles III, présenté comme l’œuvre d’une entité autonome, est en réalité le fruit d’un travail collectif parfaitement scénarisé. En cela, Ai-Da relève donc plus de la médiation artistique que de l’artiste. Elle est un miroir technologique, une performance en elle-même. Pas une créatrice indépendante.

Cette confusion, entretenue par une communication habile (elle a par exemple été interviewée par Paris Match en 2019), pose problème. « La valeur de mon art est de servir de catalyseur pour des discussions explorant les dimensions éthiques des nouvelles technologies, » a-t-elle plus récemment déclaré à l’AFP. Comme si cela était le fruit de sa propre réflexion, de ses propres convictions. Mais en célébrant Ai-Da comme une « première artiste robot au monde », on brouille la frontière entre outil et créateur, et on occulte le rôle fondamental de ceux qui tirent les ficelles. Surtout, on participe à une forme de fétichisation de l’intelligence artificielle, au détriment d’un regard critique sur ce qu’elle est réellement : une formidable technologie, une collaboratrice au mieux, avec laquelle de nombreux artistes apprécient travailler ; mais pas une source de subjectivité. 

Un robot féminin en train de peindre un tableau.

Attention au vertige technologique

Ce qui fascine avec les œuvres d’Ai-Da, ce n’est jamais l’émotion qu’elles suscitent, mais le simple fait qu’elles soient réalisées par un robot. C’est le vertige technologique, la confusion entre artifice et autonomie, le côté spectaculaire. Certains diront qu’elle s’inscrit dans une longue tradition d’art machinique, allant de Jean Tinguely à Harold Cohen. Mais là où ces pionniers s’interrogeaient sur la place de la machine dans la création humaine, Ai-Da semble étrangement faire le chemin inverse : elle prétend à une subjectivité qu’elle n’a pas, dans un monde qui, de plus en plus, veut croire aux fictions du numérique.

Alors oui, le portrait de Charles III est une réussite formelle, certes. Mais il est aussi le symptôme d’une époque qui confond complexité technique et profondeur artistique. Ai-Da ne pense pas. Elle ne doute pas. Elle ne met pas ses tripes sur la toile. Et c’est peut-être là que réside la limite de ce phénomène : aussi spectaculaire soit-il, il reste à la surface des choses. Attention, il n’est absolument pas question ici de balayer toute intervention de la machine dans le travail artistique, mais plutôt d’alerter. Non, le futur de la création ne réside pas dans la machine, mais dans le dialogue critique que nous entretenons avec elle. Et cette nuance est essentielle.

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