Hanna Inaiáh, Interspecifics, Moisés Horta Valenzuela. Si ces artistes et collectifs sud-américains ne sont pas les plus connus de ce côté-ci de l’océan Atlantique, ils embrassent à leur manière les préoccupations d’une génération attirée par l’IA pour les trous qu’elle permet de combler. Dans l’espoir, qui sait, de fabriquer de nouveaux mythes ?
Longtemps associés à la transmission orale, les légendes et les folklores sont par définition des récits mouvants. Ils se transforment au fil des générations, des territoires et des sociétés qui les racontent. À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse notre rapport aux images et aux récits, certains artistes s’emparent de cette technologie pour revisiter ces imaginaires hérités du passé. Mais l’enjeu dépasse la simple réinterprétation esthétique : en permettant de transformer, déplacer ou même inventer des récits, l’IA pourrait devenir une nouvelle machine à mythes.

Transformer les figures héritées
Au Brésil, l’artiste Hanna Inaiáh revisite ainsi l’une des figures les plus célèbres du folklore national avec sa série The Cuca (2024). Cuca est traditionnellement représentée comme une vieille femme ou une sorcière à tête d’alligator, chargée d’enlever les enfants désobéissants qui refusent d’aller dormir. Figure de menace et de punition, elle appartient à cet ensemble de créatures folkloriques utilisées pour transmettre des normes sociales aux plus jeunes. Dans la série d’Inaiáh, cette fonction est radicalement inversée. Sa Cuca devient une figure douce, colorée et protectrice : elle embrasse, nourrit et accompagne les enfants au lieu de les effrayer. Une manière pour l’artiste de conserver les attributs reconnaissables du personnage tout en transformant profondément son rôle.
Entre les mains Hanna Inaiáh, l’IA générative devient dès lors un outil de déplacement du récit. Elle ne sert pas à reproduire fidèlement une représentation traditionnelle, mais à rendre le mythe à nouveau malléable, l’idée étant moins d’invisibiliser le folklore que de le faire évoluer avec son époque.

Du mythe au futur
Avec Volcanic Studies (2023), Interspecifics va encore plus loin, dans le sens où le collectif mexicain imagine ici Popocaotchtli, un volcan fictif enseveli sous Mexico, et construit autour de lui une chronique scientifique d’une éruption à venir. À partir de données géophysiques, de vibrations et d’émissions volcaniques, les artistes développent non seulement des dispositifs capables de traduire les phénomènes souterrains en sons et en images, mais aussi un réseau neuronal leur permettant de générer des représentations inspirées des textures et morphologies volcaniques. Des planches imprimées à l’encre et à la poudre de roche volcanique viennent documenter cette histoire géologique fictive, tandis qu’un récit de science-fiction développé avec GPT-Neo imagine un futur dans lequel l’existence humaine serait intimement liée aux énergies du sous-sol.
Profondément hybride, Volcanic Studies, découverte au Centre Pompidou en 2024, brouille ainsi les frontières entre la science, la fiction et la mythologie, Popocaotchtli n’étant ni simplement un volcan, ni seulement un personnage imaginaire ; il est une figure à travers laquelle le territoire peut être raconté autrement, la preuve que l’IA ne sert plus uniquement à transformer un récit existant. Aujourd’hui plus que jamais, elle participe à la fabrication d’une nouvelle mythologie.
Quand la machine devient métamorphe
Cette idée de transformation est également au cœur du travail de Moisés Horta Valenzuela. Dans Nahualtia Tlatzotzonalli (2021), l’artiste mexicain s’inspire de l’épistémologie nahua et de la place qu’occupent les phénomènes naturels, oniriques et psychédéliques dans la construction des cosmologies mésoaméricaines. La série associe treize compositions visuelles et sonores dont les images sont générées à l’aide de réseaux neuronaux, avant d’être transformées en matière musicale. Le titre, que l’on peut traduire par « musicien métamorphe », fait écho à la figure du nahual, associée dans les cultures mésoaméricaines à la transformation et au passage d’une forme à une autre.
L’IA devient alors elle-même un outil de métamorphose. Ses capacités à combiner, transformer et faire émerger des formes imprévisibles entrent en résonance avec une conception du monde fondée sur la transformation des êtres. Plutôt que de simplement représenter une cosmologie ancienne, Moisés Horta Valenzuela entend inciter chacun à l’expérimenter à travers un langage technologique contemporain.

Une nouvelle manière de transmettre le patrimoine ?
Ces trois œuvres révèlent ainsi des usages très différents de l’IA. Chez Hanna Inaiáh, elle permet de réhabiliter une figure folklorique en inversant son rôle. Chez Interspecifics, elle contribue à inventer une fiction à partir d’un territoire et de son histoire géologique. Chez Horta Valenzuela, elle devient un instrument de métamorphose permettant de faire entrer une cosmologie ancienne dans un nouveau régime d’images et de sons. À chaque fois, il ne s’agit pas de « moderniser » le folklore. Ce serait trop simple. Ces artistes visent plutôt à interroger quelque chose de nettement plus fondamental : comment une culture continue-t-elle de se raconter lorsque ses récits passent par de nouvelles technologies ?
L’IA, après tout, n’est pas une mémoire culturelle neutre. Les modèles génératifs étant entraînés sur des corpus constitués d’images et de textes produits dans des contextes historiques et culturels très inégaux, ils peuvent de fait reproduire des stéréotypes ou des représentations héritées du regard colonial. Utiliser l’IA pour réinventer une culture implique donc nécessairement de s’interroger sur les archives à partir desquelles la machine apprend à la représenter.