Cinéaste et plasticien, Anthony McCall a développé depuis les années 1970 une pratique singulière rompant avec les conventions du cinéma et l’acte même de la projection pour transformer la lumière en matière solide, à travers ses dispositifs de la série Solid Light. Une modélisation de volumes lumineux et de formes géométriques mouvantes qui s’appuie depuis le début des années 2000 sur les outils numériques et plus que jamais sur les principes très actuels de l’interaction avec le public, comme le rappelle la présentation de plusieurs de ses installations à L’IRCAM dans le cadre du festival Manifeste et du programme Sculpting Light.
Dans l’espace de projection de l’IRCAM, quatre cônes lumineux verticaux de l’artiste britannique Anthony McCall imposent leur présence à la fois massive et douce à l’œil du spectateur, qui suit leur ballet de dessins tracés au sol par leurs inclinations géométriques comme on suivrait la course d’un astre dans le ciel. Les pièces Breath (2004), Breath (III) (2005), You and I (II) (2010) et Skirt (I) (2010) composent en effet une chorégraphie statique en apparence, et pourtant ô combien vivante, suffisamment pour animer les lieux comme le ferait une séance désaxée de camera obscura du XVIème siècle en créant depuis un point minuscule au plafond une image vivace sur la surface plane des lieux.
Dans le sillage de leur forme spectrale, ces traits de lumière emplis de fumée comme des entités emplis d’une chair émulsive détaillent la logique à la fois organique et matérielle du travail d’Anthony McCall, entamé au début des années 1970 comme un détournement des procédés de projection cinématographique. L’idée ? Ne plus faire de l’image projetée le centre de l’œuvre, mais bien l’acte de projection lui-même. Sa pièce emblématique Line Describing A Cone (1973), conservée dans les collections du Centre Pompidou, atteste de cette pratique initialement alimentée par des techniques DIY basiques – des dessins à la gouache sur papier noir photographiés image par image sur un ruban filmique 16 mm – et d’un procédé qui va devenir une signature : un volume lumineux évoluant imperceptiblement, et révélant une géométrie mouvante qui ne cesse de se transformer.

La verticalité : une opportunité numérique
La pratique d’Anthony McCall s’est elle aussi transformée au fil du temps. Après s’être mis à l’écart de la scène artistique pendant une vingtaine d’années pour se consacrer au graphisme, l’artiste est revenu au début des années 2000 en troquant ses dispositifs analogiques pour les nouveaux outils du numérique. Une suite logique, d’après lui : « Je ne dirais pas que le numérique a modifié ou fait évoluer mon travail. J’ai débuté au début des années 1970 en mixant différents médias, en créant des installations plus ou moins sonorisées et en croisant des principes de performances qui utilisaient les outils d’alors, entièrement analogiques. L’usage du numérique est donc venu plus tard, comme un prolongement. »
Pour autant une modification essentielle est apparue dans l’expression de ses pièces de lumières sculptées, répondant dès le départ à l’intitulé générique de « lumière solide » (Solid Light) pour décrire leur étonnante matérialité lumineuse : leur verticalité, comme en témoignent d’ailleurs les pièces présentées à l’IRCAM. Par le passé, les dispositifs d’Anthony McCall étaient tous horizontaux, dans l’expression même de la physicalité des projecteurs cinématographiques fixant l’image projetée sur un écran mural. Avec le numérique, la possibilité de diffuser du haut vers le bas a offert de nouvelles perspectives à l’artiste britannique, plus intéressé par ces nouvelles modélisations que par l’idée de se conformer par principe aux nouveaux outils technologiques de son temps. « Ça a été comme pouvoir se saisir d’une opportunité, explique-t-il. J’avais déjà imaginé et mis au point des orientations verticales dès le début, mais la technologie de projection 16 mm était incapable de projeter vers le bas. Puis la vidéo et la projection numérique sont arrivées, ce qui m’a permis d’ajouter de la verticalité à mon vocabulaire. La première œuvre verticale a été Breath, réalisée en 2004. »

Un autre aspect essentiel des œuvres d’Anthony McCall s’accorde d’ailleurs à un autre modus operandi des dispositifs numériques actuels : le principe d’interaction avec le public. Comme aimanté par ces cônes verticaux aux humeurs symboliques fortes, ce dernier est invité à venir déambuler parmi elles, à pénétrer les faisceaux et à faire corps avec cette matérialité lumineuse en gestation. « Dans les années 70, mes performances de feu [pensons ici à sa série Landscape For Fire, des installations performatives où des feux étaient orchestrés comme de véritables chorégraphies par des personnages vêtus de blancs sur de vastes espaces planes, ndr] étaient basées sur une réciprocité entre les performeurs et la structure spatiale en évolution, et entre la structure en évolution et les membres du public qui étaient libres de se déplacer à l’intérieur. Pour moi, cette configuration reste un principe central sur lequel je m’appuie lors du développement de toutes mes œuvres de lumière solide. »
« La vidéo et la projection numérique m’ont permis d’ajouter de la verticalité à mon vocabulaire. »

La performance live au cœur des dispositifs d’Anthony McCall
Cette approche performative n’est pas ignorée ici. Situé à deux pas du Centre Pompidou actuellement en travaux, l’IRCAM et son espace de projection aux volumes impressionnants s’avère en effet l’écrin parfait pour donner toute sa résonance aux multiples possibilités de présentation du travail d’un artiste devenu bien rare aujourd’hui. En ce sens, le programme Sculpting Light, qui y est présenté du 4 au 10 juin 2026, outre la mise en scène des œuvres mentionnées plus haut, met sur pied une série de concerts venant habiller ces dispositifs le temps de performances immersives.
La mémoire du compositeur américain Morton Feldman est ainsi convoquée à travers l’interprétation par le SWR Vokal Ensemble de Stuttgart de sa création Rothko Chapel (1971), qui, rappelons-le, avait dès le départ une vocation architecturale, puisque composée pour être jouée dans la fameuse chapelle construite à Houston au Texas après le suicide du peintre en 1970. Le Does Spring Hide Its Joy de la compositrice Kali Malone, interprété en dialogue avec la guitare de Stephen O’Malley et le violoncelle de Lucy Railton, est également convoqué pour favoriser l’émergence de cette dimension à la fois physique et méditative.

Là encore, cette interpénétration entre la musique et les œuvres de la série Solid Light d’Anthony McCall participe d’un élan naturel pour l’artiste. « Mon utilisation du son comme élément compositionnel important a commencé tôt, rappelle-t-il. Traveling Wave, une installation sculpturale faite de bruit blanc en 1972, a été l’une de mes premières œuvres d’art, suivie de près par Landscape for Fire dont les éléments sonores étaient des sirènes portatives. »
Pour rester dans des choses plus récentes, Anthony McCall cite également son travail en collaboration avec le guitariste David Grubbs au Pioneer Works de Brooklyn en 2018. « Les pièces Simultaneous Soloists créées avec David Grubbs à Pioneer Works étaient des installations de lumière solide partiellement complétées, des œuvres sonores indépendantes, mais improvisées, basées sur une partition régie par des règles. Le public se déplaçait, les musiciens restaient en place. J’ai pensé que la relation entre les deux était parfaitement équilibrée. »
« Mon utilisation du son comme élément compositionnel important a commencé tôt, dès 1972. »

Skylight, le tonnerre frappe pendant Nuit Blanche
David Grubbs apparaît aujourd’hui au casting de Skylight (2020), dont le dispositif un peu plus tumultueux que les autres pièces de la série Solid Light, puisque le bruit du tonnerre s’y fait entendre et que des effets visuels de clignotements (flickers) viennent bousculer la plénitude habituelle de ses projections lumineuses. Pour densifier la bande-son, le compositeur David Grubbs a rajouté des pistes, exceptionnellement jouées pour l’occasion.
« Les quatre œuvres de lumière solide présentée à l’IRCAM sont toutes silencieuses, ce qui est vrai pour la plupart des soixante œuvres complètes de la série, qu’elles soient horizontales ou verticales, confirme Anthony McCall. J’apprécie l’atmosphère calme que ces œuvres silencieuses et en mutation créent, souvent ponctuée par le simple murmure des voix des visiteurs. Mais ces dernières années, mon intérêt précoce pour le son a été ravivé, et c’est le cas pour Skylight. Cette installation verticale pourrait être décrite comme une tente conique de lumière contenant un orage menaçant et lentement mouvant, ponctué par des éclairs occasionnels. Marier une forme visuelle tridimensionnelle en mouvement à un événement sonore identifiable crée un nouveau type de récit ouvert, une idée que j’explore encore. » Nous voilà rassurés : à 80 ans, Anthony McCall n’a pas fini d’expérimenter les multiples possibilités de ses installations visuelles désormais iconiques.