Chaque rentrée apporte son lot de piles à feuilleter en librairie. Romans, essais, ouvrages historiques… Tous les étalages se renouvellent pour satisfaire l’appétit des bibliophiles. Parmi eux, ceux traitant du pixel, des nouvelles technologies et des artistes pionniers de l’art numérique trouvent une belle place, du manifeste politique à la monographie muséale. Voici nos cinq coups de cœur.

GuérillIA, de Christophe Payet
Le journaliste et cocréateur du magazine PhantasIA sur Arte signe un essai qui ne cherche pas à ménager les nerfs. Son postulat ? L’intelligence artificielle, confisquée par une poignée de géants de la tech, peut être retournée contre ses propriétaires. Détournement, désalignement, décolonisation… Un vocabulaire martial, percutant, qui permet à l’auteur d’illustrer propos avec talent, tout en s’appuyant sur les pratiques déjà à l’œuvre chez des artistes, hackers et activistes qui bricolent avec les mini-modèles, l’open source et les serveurs locaux. Un manuel de combat qui promet d’animer les débats, et d’inciter à changer de paradigme : « Il faut remplacer l’imaginaire de la “super intelligence” et de la “singularité” par celui de l’“espace latent”, un espace utopique de tous les possibles ». Stimulant ? Évidemment. À l’image de ce sous-titre, qui dit déjà tant : « Mener la bataille culturelle de l’intelligence artificielle ».

Latent City, monographie Refik Anadol
Publié pour accompagner l’exposition du même nom visible à Bruges jusqu’au 8 novembre, cet ouvrage réunit les contributions de Michel Dewilde, de Paul Robbrecht et d’Olivier Salens autour du travail de l’artiste turco-américain. Au fil des 128 pages, Refik Anadol, qui s’est imposé comme l’un des grands noms de l’art par intelligence artificielle, toujours aussi à l’aise dès lors qu’il s’agit de traiter les données et provoquer des illusions visuelles, y est présenté comme celui qui transforme les archives numériques en paysages hypnotiques. Fidèle à ce que l’on est en droit d’attendre d’un catalogue d’exposition, Latent City n’en reste pas moins fascinant de poésie, essentiel pour comprendre comment, quand elle est entre de bonnes mains, l’intelligence artificielle cesse d’être un outil et devient un véritable partenaire de création.

Shirley Clarke, de Laurence Kardish
Changement de décor et de siècle ! Paru en août dernier, ce livre ressuscite la trajectoire de Shirley Clarke (1919-1997), cinéaste indépendante américaine et pionnière des médias électroniques, trop longtemps reléguée aux marges de l’histoire du cinéma. À travers ses journaux intimes, l’auteur, coordinateur de la programmation cinématographique au MoMA, raconte l’histoire d’une femme qui filmait depuis le toit du Chelsea Hotel, croisait Agnès Varda et Ornette Coleman au p’tit dej, et bousculait déjà les frontières si tenaces entre le film, la vidéo et la performance. Une généalogie utile pour quiconque s’intéresse aux racines expérimentales de l’art numérique.

Textes critiques My Google Search History, par d’Albertine Meunier
Comment transforme-t-on vingt ans d’historique de recherches Google, en readymade littéraire ? L’artiste Albertine Meunier a relevé le défi en demandant à l’IA Claude d’endosser, tour à tour, la plume de Marcel Duchamp, de Georges Perec et de George Orwell pour lire, et interpréter, l’intégralité de ses recherches Internet. L’idée ? Intéragir avec les machines, questionner la structure du langage, produire un discours sur la manipulation et le contrôle des données, etc. Le résultat est un petit livre qui interroge frontalement ce que voit une machine quand elle nous lit mieux que nous ne nous lisons nous-mêmes. Aussi troublant que malicieux.

How to See Like a Machine, de Trevor Paglen
Et si le vrai sujet n’était plus ce que les images disent, mais ce qu’elles font ? L’artiste et théoricien Trevor Paglen consacre ce recueil d’essais à la froideur de la vision par ordinateur et à l’IA générative, capable de produire un monde synthétique pourtant indiscernable du réel. Des officines de psyops aux algorithmes de recommandation, l’Américain, très présent en festivals ces derniers mois, trace une cartographie de ce nouvel ordre visuel où ce ne sont plus les humains qui regardent les images, mais les images qui nous regardent pour mieux apprendre de nous. De quoi repenser sérieusement notre manière de scroller.
- Pour aller plus loin, retrouvez d’autres livres autour de l’art numérique dans notre newsletter éditoriale #84.