Victimes d’obsolescence, les œuvres d’art électronique et numérique deviennent, au fil du temps, de véritables casse-têtes pour les conservateurs chargés de les restaurer. Heureusement, elles peuvent compter sur le ZKM, situé à Karlsruhe, en Allemagne, et plus particulièrement sur les français Morgan Stricot et Matthieu Vlaminck-Maurer, conservateurs-restaurateurs d’œuvres d’art média-techniques, qui s’efforcent de leur offrir une nouvelle jeunesse afin qu’elles retrouvent le chemin des expositions. Passionnés, ils nous ont ouvert les portes de leur laboratoire, où les frontières temporelles se troublent sans cesse.
Observant qu’une part importante du patrimoine numérique français entrait dans les collections du ZKM, notamment celles d’Edmond Couchot, pionnier en la matière, Morgan Stricot a décidé d’intégrer les équipes du mythique centre d’art allemand, inauguré en 1989. Aujourd’hui, il abrite plus de 12 000 œuvres, dont plus de 1 000 numériques, constituant ainsi la plus grande collection d’art médiatique au monde.
Certaines d’entre elles sont arrivées ici en fin de vie, voire inanimées. Mais depuis 2017, elles retrouvent parfois leur vitalité d’antan grâce aux mains expertes des scientifiques du laboratoire de restauration d’œuvres numériques. « Avec Matthieu Vlaminck-Maurer, nous avons lancé des projets de recherche et pu poser les bases de processus de conservation, de sauvegarde des supports, de documentation et d’acquisition, remarque Morgan Stricot. Cela m’a confirmé que la préservation de l’art numérique ne peut se faire qu’à travers une véritable collaboration entre conservateurs, techniciens, informaticiens et ingénieurs. Le ZKM est l’un des rares lieux au monde où une telle synergie existe ».

Rester au plus près de l’idée originale
L’équipe est composée de quatre conservateurs, d’un ingénieur électromécanicien et d’un technicien. Ensemble, ils participent à la préservation, la restauration et la documentation d’œuvres médiatiques fondées sur l’informatique : œuvres d’art numérique, œuvres électroniques alimentées par une prise (cinétiques, lumineuses ou sonores), et œuvres vidéo fonctionnant avec différents types d’écrans, qu’ils soient plats (LCD) ou cathodiques. Pas simple !
Certaines œuvres ont été spécialement conçues pour être projetées grâce à des logiciels ou sur du matériel électronique, informatique ou audiovisuel aujourd’hui souvent obsolète. Leurs pièces comme leur documentation sont parfois devenues introuvables. À Matthieu et Morgan donc de redoubler d’ingéniosité pour les préserver au plus près de l’imaginaire des artistes. « Pour ce faire, précise la moitié féminine du duo d’experts, il faut avoir des compétences croisées : conservation, informatique, électronique et médiation avec les artistes. Mais nous avons de la chance. Les œuvres étant relativement récentes, nous avons souvent l’opportunité de dialoguer directement avec les artistes afin de comprendre leurs intentions et de trouver ensemble les meilleures solutions de préservation ».

Faire face à l’obsolescence des logiciels
Au ZKM, chaque projet de restauration devient à la fois un défi technique et une aventure collective de recherche et de transmission. D’emblée, Matthieu Vlaminck-Maurer prend en exemple Touch Me d’Alba d’Urbano (1995), une installation interactive avec un écran tactile à tube cathodique relié à un ordinateur sous Windows 95. « Quand l’écran est tombé en panne, nous pensions qu’il suffirait de le réparer ou de le remplacer. Mais le tactile avait été directement intégré au tube cathodique, ce qui rendait toute substitution impossible ». En tentant d’utiliser un écran plus récent, Matthieu Vlaminck-Maurer et Morgan Stricot découvrent qu’il n’est pas compatible avec Windows 95. Seule solution : changer l’ordinateur, migrer sur un autre logiciel (Macromedia Director), aujourd’hui disparu, et, en fin de compte, réécrire toute l’œuvre, désormais présentée sur un mini-PC sous Windows 11.
« Ce qui semblait être une simple panne matérielle s’est transformé en une re-création complète », se souvient Matthieu Vlaminck-Maurer, qui enchaîne illico sur autre exemple : la restauration de Remote Control de Shane Cooper (1999), une œuvre reposant sur un logiciel commercial de rendu 3D, utilisé pour générer un faux studio télévisé avec un présentateur virtuel. « Le contrat prévoyait qu’en cas de besoin, nous pourrions demander gratuitement une nouvelle clé de licence à l’éditeur. Mais, des années plus tard, l’entreprise avait disparu. Il n’y avait donc plus aucune possibilité d’obtenir légalement une nouvelle licence. Notre seule option pour préserver l’œuvre a été de « pirater » le logiciel, afin de pouvoir le faire fonctionner sur un autre ordinateur. Cette expérience a d’ailleurs donné lieu à une publication scientifique – “Open the Museum’s Gates to Pirates: Hacking for the Sake of Digital Art Preservation”, éditée en 2018 ».

Par chance, le ZKM peut parfois compter sur des dons d’anciens matériels provenant de particuliers et d’institutions, situés à Karlsruhe ou dans les Länder voisins, mais aussi sur eBay, « où l’on peut encore dénicher la plupart des composants nécessaires ». Matthieu Vlaminck-Maurer prolonge son explication : « Pour les notices techniques et les logiciels, si je ne les ai pas déjà dans ma propre base de données ou dans nos archives, je consulte archive.org : une véritable mine d’or. À mon tour, lorsque je possède des documents qui n’y figurent pas, je les y dépose. C’est une manière de contribuer à cette mémoire collective ».

Un processus sans fin
Depuis 2018, le ZKM a ainsi pu préserver un peu plus de 35 % de sa collection d’œuvres numériques et en documenter 40 %. Mais tout n’est pas gagné pour autant. Matthieu Vlaminck-Maurer : « Nous n’avons pu mettre en place des stratégies de conservation à long terme que pour une vingtaine d’œuvres. Il reste encore des pièces totalement non étudiées, et chaque retard réduit nos chances de les sauver. Plus on attend, plus la technologie disparaît, et plus les œuvres deviennent irrécupérables ».
Chaque jour, Morgan Stricot et Matthieu Vlaminck-Maurer se lancent dans une course contre le temps dont ils sortent parfois vainqueurs. Mais chaque titre est perpétuellement remis en jeu, comme le souligne Matthieu : « Le processus de restauration est un processus sans fin, une pratique récursive, avec des boucles associées au cycle de vie de ces œuvres au sein du ZKM, depuis leur acquisition jusqu’à leur présentation et leur conservation ». À chaque exposition, il s’agit donc de recommencer tout le processus. « Par exemple, si nous changeons d’ordinateur, nous devons tester non seulement la machine, mais aussi toute la configuration de l’œuvre. Pour éviter toute incompatibilité, nous refaisons une sauvegarde des données et rassemblons des pièces de rechange pour le nouvel appareil. Nous mettons la documentation à jour, etc. » Ainsi va le cycle de la vie numérique.