Du sommeil aux neurosciences, de l’intelligence artificielle au jeu vidéo, Justine Emard investit Le Lieu Unique, à Nantes, avec Rêves premiers, sa première exposition d’envergure en France. À travers une dizaine d’œuvres réalisées entre 2017 et 2026, l’artiste imagine un parcours où les rêves deviennent une matière à explorer.
Avec Rêves premiers, Justine Emard s’empare de la grande halle du Lieu Unique et fait de son exposition un organisme vivant. « Il y avait vraiment cette idée de s’emparer de l’espace », explique l’artiste, qui imagine une scénographie où la lumière, les données scientifiques et les installations dialoguent en permanence. Nourrit de diverses collaborations avec des laboratoires de neurosciences, des intelligences artificielles et des dispositifs interactifs, le parcours invite à contempler, à expérimenter, et à se familiariser avec des œuvres qui, non seulement détournent les technologies pour mieux raconter notre monde, mais transforment également les rêves en une matière vivante qui ne cesse d’évoluer.

Somnolux, le sommeil comme paysage lumineux
Impossible de passer à côté de Somnolux, œuvre conçue spécialement pour l’exposition. Véritable colonne vertébrale du parcours, cette installation transforme les données du sommeil de Justine Emard en une partition lumineuse qui envahit tout l’espace. Après avoir passé une nuit dans un laboratoire de neurosciences, l’artiste parisienne a utilisé ses enregistrements cérébraux, respiratoires et physiologiques pour piloter les variations de lumière. Somnolux suit ainsi les différentes phases du sommeil, de l’endormissement au sommeil profond, jusqu’au REM (Rapid Eye Movement), ce moment où survient la majorité des rêves. Quant à l’écran, élément central de l’œuvre, il restitue en temps réel les données utilisées par le dispositif. « Le concept de l’œuvre est auto-contenu dans le titre. Somnolux, c’est la réunion du sommeil et de la lumière. » En prime : chaque couleur correspond ici à une phase du sommeil, jusqu’au blanc irisé qui symbolise les rêves.

The First Dream / Hatsuyume, les premiers rêves enregistrés
Présentée sous forme d’un triptyque de reliefs imprimés, The First Dream / Hatsuyume restitue les trois premiers rêves que Justine Emard a enregistrés en laboratoire après le confinement. Réalisées à partir des longueurs d’onde de ces rêves, les images semblent flotter entre deux et trois dimensions grâce à un procédé d’impression en 2,5D, qui superpose de fines couches d’encre afin de créer un relief presque sculptural. Fidèle à l’approche pluridisciplinaire de son auteure, l’œuvre fait également écho au Hatsuyume, la tradition japonaise du premier rêve de l’année, censé porter bonheur. Entre données scientifiques et imaginaire personnel, chacun est libre d’y projeter ses propres paysages oniriques.

Somnorama I, rêver à 400 kilomètres de la Terre
Que se passe-t-il lorsqu’un astronaute rêve dans la Station Spatiale Internationale ? Avec Somnorama I, Justine Emard donne une forme sensible aux données enregistrées pendant une nuit de sommeil en apesanteur, auxquelles elle a eu accès dans le cadre d’une résidence avec le CNES. Ce qu’on y voit ? Un immense nuage volumétrique évoluant très lentement au rythme de l’activité cérébrale, tandis que les mouvements du corps flottant dans l’espace viennent en modifier les contours et qu’un joystick permet au public de traverser cette matière numérique, au rythme de l’astronaute. L’installation, c’est à noter, dure huit heures, soit le temps réel de l’enregistrement, comme pour rappeler que, même dans un quotidien entièrement programmé, « le rêve représente un peu ce dernier espace de liberté ».

Chim[AI]ra, quand les bugs deviennent créatures
Avec Chim[AI]ra, Justine Emard explore les ratés de l’intelligence artificielle et, à partir d’un ancien algorithme générant des formes 3D imparfaites, fait naître in real life douze créatures hybrides, aussi étranges que fascinantes. Réunies dans un jeu vidéo interactif, celles-ci évoluent au sein d’un univers dont la température dépend directement de l’activité de la carte graphique de l’ordinateur. En franchissant des portails, le visiteur fait disparaître progressivement les textures, révélant les différentes couches de fabrication de l’image numérique jusqu’à sa structure la plus brute. Une manière de rendre visible la matérialité du numérique autant que son coût énergétique, dans un écosystème qui semble, lui aussi, suffoquer.

Myriades, une autre façon de mesurer le temps
Dernière étape marquante du parcours, Myriades prend la forme de cinq grands sabliers traversés par des particules métalliques animées grâce à des champs électromagnétiques. Inspirée par les recherches menées autour de l’IRM et nourrie de collaborations avec des scientifiques, un verrier scientifique et un électromécanicien, l’installation brouille notre perception du temps. Certaines particules restent en suspension, d’autres s’écoulent lentement, comme les souvenirs d’un rêve au réveil. Au passage, des matériaux récoltés sur les plages du Débarquement se mêlent à des composants électroniques recyclés, donnant à l’œuvre une dimension à la fois scientifique, poétique et mémorielle.
- Rêves premiers, jusqu’au 30.08, Lieu Unique, Nantes.