Designer, data-artist, enseignant-chercheur mais surtout pas du genre à se laisser bercer par les sirènes de la Silicon Valley, Richard Vijgen conçoit des dispositifs et des applications qui rendent tangibles l’architecture invisible sur laquelle repose notre environnement technologique. Portrait, en quelques œuvres-applications, d’un médium 4.0 qui communique avec les ondes électromagnétiques en même temps qu’il sublime le flux des réseaux.
Architecture of Radio est une application pour iOS ou Android, disponible sur les différents stores pour 2,99€. Il s’agit, pour être plus précis, d’un programme in-situ, construit à partir d’une base de données recensant la localisation de plusieurs millions de points d’accès internet – 7 millions d’antennes relais, 19 millions de routeurs wifi, et plusieurs centaines de satellites gravitant dans l’orbite de la terre. Une fois téléchargée, l’application transforme votre tablette en un appareil permettant de visualiser les flux invisibles des ondes radios qui constituent l’infosphère.
L’expérience vit du contraste très fort créé par la juxtaposition de deux mondes : celui d’un environnement direct, physique et familier, perceptible par vos propres moyens, votre sensibilité humaine, et l’espace électromagnétique abstrait du réseau : le monde de l’infosphère, celui des entités informationnelles et des flux de données qui traversent en permanence le ciel, les murs et les corps, à peine physiques, résolument non-humains. Nous vivons en permanence dans ces deux mondes en même temps. Les deux exercent une influence considérable sur nos vies quotidiennes, nos actions, nos mouvements et nos réactions. Seulement, un seul des deux vous est accessible en permanence.

Cartes, compas et sextants pour naviguer sur le web
L’application, et le mot est ici à prendre au sens littéral du terme, caractérise l’œuvre de Richard Vijgen. Data-artist, designer, enseignant-chercheur, naviguant à loisir entre ces mondes au gré des envies et des projets, le Néerlandais crée des outils, des objets et des instruments permettant de révéler la part invisible des technologies numériques dont dépendent désormais les quotidiens. « L’art, la recherche et l’enseignement sont des espaces dans lesquels je rentre et je sors en fonction de mes besoins, confie-t-il. Contrairement aux deux autres, l’art permets de se tromper, ou de ne pas viser l’efficience. En tant qu’artiste, mon but n’est de pas de faire de la pédagogie, mais d’inciter les gens à envisager d’autres possibles. »
Des carillons cybernétiques tintant aux rythmes des tempêtes solaires soufflant à plusieurs millions de kilomètres dans le ciel, aux machines permettant d’observer une machine en train de regarder l’utilisateur, c’est toute une panoplie d’outils de survie adaptés à la jungle post-cybernétique, fabriqués à partir des matériaux mêmes du technocapitalisme, que l’artiste développe. Là, les iPads et les smartphones deviennent les supports mêmes des œuvres, œuvres d’ailleurs directement disponibles sur les stores ou les navigateurs des compagnies dont elles mettent en lumière les soubassements techniques. Une fois encore, dans le champ de la critique médiatique, c’est le mode de la guérilla qui a été choisi ici. Et cela n’empêche ni ne retire rien à la poésie de l’ouvrage.

En 2022, à l’occasion de l’exposition Réseau-Monde, curatée par Marie-Ange Brayer et Olivier Zeitoun, l’artiste présentait WifiTapestry 2.0 dans les galeries du Centre Pompidou, suite de ses recherches sur la réification des ondes radios. Métaphore filée du « village global », l’œuvre se présentait comme une tenture cousue à partir de fils thermochromiques qui changeaient de couleurs en fonction de l’activité wifi des appareils présents dans la pièce. Lorsqu’un changement d’activité était détecté au sein des fréquences radios, le contrôleur convertissait ce réseau invisible en un courant électrique qui entraînait la modification de la couleur de l’ouvrage, les fils passant du bleu nuit au blanc argenté. Une belle tautologie visant à rappeler que le net est avant tout un ouvrage formé de fils entrelacés.

Démonter les boîtes noires
Une autre œuvre qui illustre bien le travail de Richard Vijgen vient d’être mise en ligne la semaine dernière. reversediffusion.xyz est un site internet ouvert au public permettant de visualiser l’espace latent – sorte de matrice mathématique complexe – dont émergent les images bizarres des modèles de diffusion d’images type DALL-E ou Stable Diffusion. Le site comprend une barre de recherche dans laquelle il est possible de taper un prompt qui générera l’image demandée, mais qui permet aussi de visualiser les analogues sur lesquels se sont basés les algorithmes pour générer l’image et de comprendre, dans les grandes lignes, où se situe approximativement cette image au milieu d’un espace mathématique riche de plus de 625 000 entrées. Bien que le résultat ne puisse pas être retracé exactement vers une source exacte, l’image générée peut désormais être positionnée dans un espace tridimensionnel intelligible, et c’est fondamentalement ça – le fait de transformer des phénomènes technologiques impalpables en des expériences esthétiques concrètes – qui est en jeu.
Il ne s’agit pas de fournir une explication parfaite des technologies, mais de donner une forme humaine – humanisée plutôt, c’est-à-dire physique, sensorielle, rattachable à d’autres expériences intellectuelles plus familières – à des développements technologiques qui risqueraient complètement d’étouffer les individus s’ils étaient laissés aller sans mors. Une image assez juste de Richard Vijgen émerge si l’artiste est représenté sous les traits d’un mécanicien honnête et zélé, sobre et bien peigné en même temps qu’un peu anar sur les bords – si tant est qu’un tel personnage existe. En quelques tours de clé, il désosse la carrosserie chromée des technologies, met à nu leurs mécaniques et montre d’où vient la panne. Aussi, fait comprendre par l’exemple que ce n’était pas si compliqué et que l’opération était à portée de main, qu’il ne faut surtout pas croire le concessionnaire qui tentera de convaincre du contraire.

« À travers mes œuvres, j’essaye de démontrer la possibilité d’un rapport plus instinctif et moins vertical à l’égard des nouvelles technologies, précise Richard Vijgen. Le but n’est pas vraiment de clarifier le fonctionnement d’une application ou d’une autre, mais plutôt de dévoiler son fonctionnement pour montrer que d’autres manières d’interagir avec sont possibles, et que d’autres choix auraient pu être faits en faveur de technologies plus saines ou radicalement différentes. En la matière, il n’y a pas de fatalité. Du narratif, oui. Des intérêts, évidemment, mais pas de fatalité. »
À sa manière, l’artiste propose des solutions : cartographier l’immensité du territoire virtuel, expliquer le fonctionnement pas toujours si obscur des prétendues boîtes noires, détricoter la complexité pour en faire un beau tissage. Ne pas toujours se concentrer sur le résultat, mais s’intéresser aux origines et aux mécanismes. Surtout, ne pas laisser la technologie aux technologues et les algorithmes aux VRP de la Silicon Valley qui voudraient faire croire qu’il n’existe pas d’alternatives aux applications technologiques qu’ils proposent : voilà le fil rouge, ou plutôt les fils bleu nuit et gris argenté dans lesquels l’ouvrage de Richard Vijgen est cousu.

Ralentir – retrouver terre
Un peu avant la fin de l’entretien, Richard Vijgen fait part d’une anecdote. Il y a quelques années, alors qu’il travaillait sur un projet de recherche aux États-Unis, il est introduit par l’intermédiaire d’une connaissance au sein d’une communauté de mormons, communauté réputée pour sa défiance de principe à l’égard du progrès et de tout ce qui implique d’être rechargé via un câble USB. À sa surprise, le groupe n’est pas fondamentalement anti-technologie dans la mesure où certains appareils peuvent être introduits dans la vie collective à la condition d’avoir au préalable fait l’objet d’une discussion entre les différents membres du groupe. Si quelqu’un souhaite faire l’acquisition d’un téléphone, par exemple, quels en seraient les avantages et les inconvénients ? Comment et à quelles fins l’appareil devrait-il être utilisé ? À quelle fréquence ? À quelle condition ? L’ensemble de ces questions pourrait finalement être résumé en deux interrogations, successives et cardinales, et que l’offre toujours galopante de nouvelles propositions technologiques ne permet plus vraiment de poser : Comment ces applications risquent-elles de modifier les modes de vie ? Les désire-t-on réellement ?