Le temps, l’espace et le langage se réinventent à l’intérieur des murs du MAXXI à Rome, à l’occasion d’une rétrospective de l’œuvre de Rosa Barba, figure pionnière de l’art visuel contemporain. Intitulée Frame Time Open, celle-ci rassemble une vingtaine des œuvres les plus emblématiques de l’artiste et cinéaste italienne, et se présente comme une expérience hors du temps. Suffisamment forte pour bouleverser nos repères spatio-temporels et chambouler notre conception de l’espace cinématographique.
Avez-vous déjà essayé de visualiser le temps ? Vous apparaît-il sous une forme linéaire, une frise chronologique où les évènements se succèdent les uns après les autres telle que notre conception occidentale le représente communément ? Lorsque l’on franchit le seuil de l’exposition Frame Time Open de Rosa Barba, présentée jusqu’au 8 mars au MAXXI, à Rome, cette ligne se brise, éclate en morceaux, pour laisser place à la circularité et à la simultanéité. Et ce, jusque dans la scénographie, le public étant invité à déambuler au sein d’un parcours sans début ni fin, tel une boucle sans clôture.
Pensées tantôt comme des sculptures cinétiques, tantôt comme des installations filmiques et sonores, les œuvres refusent elles aussi d’avoir un commencement ou une conclusion, embrassant plus volontiers ce mouvement cyclique. C’est dire si Frame Time Open, rétrospective à mi-carrière de l’artiste et cinéaste italienne, transforme l’espace muséal romain en un labyrinthe de sons, de lettres et de lumières.

Disséquer le médium
Chez Rosa Barba, le cinéma se fait langage, et le langage, cinéma. Ce faisant, elle dissèque les mécanismes, désarticule la syntaxe, désamorce ce qui fait récit et introduit de nouvelles formes, déterminées par une dimension spatio-temporelle inédite. Par ce geste, elle exhibe la matérialité du médium – film celluloïd, projecteur 16mm, caractères d’imprimerie… – et l’expose en tant qu’œuvre d’art à part entière, sans jamais jurer fidélité à ses fonctions premières.
Sa sculpture cinématique Off Splintered Time donne le ton : la pellicule s’extrait ici de son usage conventionnel et prend vie de façon autonome. Étagée sur plusieurs plaques de verres, celle-ci s’anime à travers des ondulations chorégraphiées et synchronisées. Semblables à des respirations, ces mouvements s’enchaînent à l’infini dans une même longue danse au sein de laquelle le film celluloïd, détaché de la caméra et de son utilité première, fait « récit » autrement.

Plus loin, un carré de lumière est projeté au mur par un appareil suspendu au plafond au moyen d’une pellicule. Intitulée Stating the Real Sublime, l’œuvre ne donne à voir aucune image, hormis ces rayures de poussière qui s’accumulent peu à peu sur le film. Le temps lui-même – ainsi que son écoulement – devient alors image. Plus encore, c’est un temps commun, partagé avec le public que présente l’installation. Tous deux relèvent de la même structure temporelle, mais également spatiale, l’ombre du visiteur traversant le carré lumineux, intégrant presque malgré lui l’œuvre composite.
Entre les mains de Rosa Barba, le MAXXI devient un film à échelle humaine, tel un grand corps dont le public ferait partie. Repoussant ainsi les limites du médium, l’artiste propose une nouvelle définition de ce que l’on nomme traditionnellement « espace filmique » : « J’envisage le cinéma dans un sens architectural et comme instrument, où l’environnement, l’écran et la projection peuvent être combinés ou mis en avant afin de créer une autre dimension spatio-temporelle, à la fois concomitante et dépassant le contexte de l’espace intérieur ou extérieur », écrit-elle dans son ouvrage On the Anarchic Organization of Cinematic Spaces – Evoking Spaces beyond Cinema. Pari relevé, pense-t-on, tandis que l’œuvre – peut-être même la salle entière – nous absorbe au sein d’une nouvelle dimension.

Libérer le temps
Ce nouvel espace-temps, en quoi consiste-t-il ? À quelles logiques obéit-il ? Une chose est sûre : il rompt avec la notion de linéarité. Mais par quoi la remplace-t-il ? La répétition et le temps cyclique – qu’il s’agisse de ces quadrilatères de lumière et de couleur apparaissant et disparaissant sans cesse sur les murs, ou encore du morceau du batteur Chad Taylor, dont la diffusion constante brouille la sensation de durée – sont une première réponse. Mais un second motif se dégage de l’ensemble des travaux exposés : celui de la simultanéité.
C’est du moins ce que l’on ressent face à They Are Taking All My Letters, sculpture cinétique inédite, composée d’un écran lumineux sur lequel 34 bandes verticales de film défilent dans un mouvement continu de haut en bas. Sur ces bandes, des fragments de textes des poète·esses Susan Howe, Charles Olson et Robert Creeley, ainsi que de Rosa Barba elle-même. L’œil du lecteur est alors contraint de suivre le rythme de ce flux de lettres et passe d’une bande à l’autre sans parfois avoir pu lire l’extrait précédent dans son entièreté. Mais l’intérêt est ailleurs : il est dans ces formations linguistiques et ces significations nouvelles qui émergent de ces balades visuelles, où les mots coexistent de façon anarchique, libérés de tout sens imposés.

Dans son livre, Le Temps et le rêve, l’écrivain et philosophe John William Dunne suggère que le sommeil nous permet de nous détacher de la conscience, de cet instant présent qui régit notre vie éveillée. En rêvant, nous serions donc capables de percevoir l’infinité de dimensions temporelles coexistantes. Si cette théorie est parfois explicitement mobilisée par Rosa Barba, elle se déploie dans certains de ses travaux de manière implicite. Stage Archive en atteste : pensée comme une archive regroupant des bandes de film du monde entier, cette installation cinétique met en scène une temporalité fluide, où le passé et le présent se rencontrent au sein d’un même mouvement. Donner corps aux mots et aux idées, dévoiler ces couches de temps et de sens qui se superposent et qui, ensemble, créent ce nouvel espace-temps nommé Frame Time Open, c’est le beau et poétique tour de force réalisé ici par Rosa Barba.
- Frame Time Open, de Rosa Barba, jusqu’au 08.03.26, MAXXI, Rome.