Pionnière d’une réflexion théorique autour des technologies et de la culture numérique, la philosophe britannique voit un de ses ouvrages fondateurs être enfin traduit en français. Pourquoi ? Parce que près de trente ans après sa publication originale, Zéros + Uns demeure un livre visionnaire, dont le discours subversif mérite d’être entendu.
En 1997, les smartphones n’existaient pas, Internet représentait encore une forme d’utopie collective libertaire et Elon Musk n’était qu’un jeune garçon de 26 ans rêvant d’embrasser la révolution informatique. D’apparence si éloignée de notre époque accaparée par les « tech bros » de la Silicon Valley, l’année 1997 constitue pourtant un indéniable point de bascule, parfaitement décrit par Sadie Plant au sein d’un ouvrage, Zéros + Uns, paru cette même année. À l’époque, la philosophe britannique enseignait les sciences sociales à l’université de Warwick et pilotait le CCRU, un collectif dont les recherches se focalisaient sur les musiques électroniques, les fictions spéculatives et les théories cybernétiques.

Le potentiel libérateur de la cyberculture
Cet axe de réflexion constitue à l’évidence le point de départ de Zéros + Uns, enfin traduit en français (aux éditions Sans Soleil), mais ne saurait occulter ce qui obsède véritablement Sadie Plant : le cyberféminisme, dont elle révèle et décortique les rouages pour mieux s’opposer à l’histoire officielle des innovations technologiques. Elle s’intéresse ainsi longuement au cas Ada Lovelace, mère de l’informatique moderne condamnée à la marge des grandes avancées – souvent rédigées dans le marbre par la main des hommes…. « Ceux qui croient en leur propre intégrité organique sont bien trop humains pour le futur que vivait Ada. Elle aimait les microbes bien avant de savoir même qu’ils étaient là », rappelle-t-elle.
D’Ada Lovelace aux programmeuses anonymes, Sadie Plant réécrit ici l’histoire de la culture numérique à partir d’un certain nombre de catégories – fluidité, interconnexion, plasticité -, et touche même à l’excellence lorsqu’elle développe un « accélérationnisme » ancré politiquement à gauche, qu’elle imagine viable et pérenne grâce à l’émergence d’un cyberespace censé offrir à tous un futur déconstruit et pluriel. Tout ne s’est évidemment pas passé comme prévu, mais cela ne saurait enlever à Zéros + Uns sa substance, ni minimiser l’importance de ce que l’ouvrage explore : le potentiel libérateur de la cyberculture, la manière dont cette dernière a transformé les rapports de pouvoir et d’identité. Avec, en prime, cette phrase essentielle, balancée à la manière d’une vérité définitive : « Les femmes ont été les simulatrices, les assembleuses et les programmeuses des machines numériques ».
- Cet article est extrait du n°78 de notre newsletter éditoriale.