Incarnée par des mappings extérieurs, des spectacles vivants ou des installations numériques parsemant les trois niveaux du Safran, à Amiens, la dixième édition des Safra’ Numériques prône le collectif et la sobriété via une programmation à la fois pointue et ludique, clairement à rebours des injonctions consuméristes.
Il leur a fallu récupérer une vingtaine d’écrans, écumer les casses, accepter l’idée que leurs différentes manipulations n’aient pas l’effet escompté. Il leur a également fallu faire en sorte que tous ces écrans restent allumés, envisager chaque fissure, glitch ou grésillement comme l’émergence d’une possible harmonie, aussi lugubre soit-elle. À les entendre, il est question ici de « non-image », voire même de « non-création » ; ensemble, Cécile Mella & Hervé Villechenoux ont pourtant réussi avec Synaptique à imaginer une véritable scénographie, immersive, semblable à un cimetière de téléviseurs condamnés à une mort lente. « En un sens, c’est une célébration de l’erreur et de l’imprévisible, explique la moitié masculine du duo, un hommage au glitch art en même temps qu’une installation qui prend comme matière première l’objet rebut et l’obsolescence programmée. »

Une édition qui propose des pas de côté
Réemployer, détourner, jouer avec les défauts des machines : tel est le point commun de la trentaine d’installations présentées à l’occasion de la dixième édition des Safra’Numériques. Là où tant d’événements auraient profité de cette date anniversaire pour en mettre plein la vue, le festival amiénois mise avant tout sur la sobriété, qui passe principalement par un axe lo-fi et low-tech, par des œuvres qui proposent une interaction légère et se détournent assez régulièrement de l’écran. « Pour cette dixième édition, on avait envie de proposer des pas de côté pour aider à la contemplation et mettre de la joie dans le quotidien », précise Cécile Welker, directrice artistique du festival.
L’idée, en filigrane, est également de mettre en avant la scène locale, un quart de la programmation étant consacrée aux artistes des Hauts-de-France. D’où la présence du collectif lillois Métalu A Chahuter, qui transforme des objets du quotidien (bouilloires, tables à repasser, aspirateurs…) en instruments de musique, des Yeux d’Argos, dont l’installation en réalité augmentée Zooscope permet de comprendre de manière ludique la façon dont certains animaux perçoivent le monde, ou encore de Cléa Coudsi & Eric Herbin, qui rassemblent avec Black Sound des dizaines de fragments de charbon pour les relier à une aiguille métallique, les faire tourner à une vitesse de trente-trois tours par minute, et faire résonner ainsi les strates du temps et de la mémoire minière.

Un autre regard sur le vivant
« La difficulté, quand on s’intéresse au low-tech au sein des pratiques numériques, c’est de ne pas aller uniquement vers des installations sonores, confesse Cécile Welker. Au-delà des œuvres où le son a une importance primordiale, comme “Gouttes à gouttes” de Valentin Durif ou “Sitout-métaitconté” d’Anahita Bathaie, il y avait l’envie de raconter le monde végétal, de rattacher toutes ces initiatives à des problématiques profondément ancrées dans le réel. »
Si La machine à tubes de Bastien Bron, déjà présentée au KIKK Festival en octobre dernier, emporte une nouvelle fois la mise grâce à son IA mélomane, son esthétique profondément pop et son ton presque absurde, d’autres installations se révèlent être de belles et grandes découvertes. Parce qu’elles mettent en scène une nature qui, sous l’impulsion répétée d’une manivelle postée devant une borne d’arcade artisanale, s’embrase peu à peu (Forestania d’Ersatz). Parce qu’elles s’appuient sur des pierres récupérées en Ardèche pour penser une scénographie en suspension, et suggérer ainsi l’histoire d’un cours d’eau disparu (Flux de Clément Edouard & Pierce Warneck). Et parce qu’elles font du regard du spectateur le protagoniste principal d’un film interactif où les yeux, à l’aide d’un système de eye-tracking, déclenchent des sons, font naître des récits ou brouillent des zones géographiques marquées par les radiations – solaires, chimiques ou nucléaires (Where The Sun Never Sets d’Élise Morin).

Le collectif comme héritage
Avec ces deux dernières installations, on pense évidemment à la thématique de l’édition précédente – le cosmos -, mais ce qui interpelle ici, c’est l’aspect participatif ou collaboratif de toutes ces œuvres, les protocoles ou rituels qu’elles dévoilent, les expériences partagées qu’elles encouragent. « Au nom de l’environnement et du DIY », toutes les installations exposées au Safran en font la promesse, en inventant des formes et des outils qui rappellent combien notre rapport à la technologie, à l’innovation et au progrès conditionne directement le climat et la biodiversité.
Alors, quand on tombe sur les portraits réalisés à la gravure par Mercedes Klausner dans le cadre de la série Filtre magique – des femmes oubliées par l’histoire, qu’il s’agit de mettre en lumière via nos smartphones -, on se dit que les Safra’Numériques ont réussi leur mission : créer une connexion entre l’artiste et le spectateur autour de ce qui nous échappe et de ce qu’il convient de sauver ; inviter à ouvrir notre imagination sur les façons de faire société.
- Les Safra’Numériques, jusqu’au 28.03, Le Safran, Amiens.