Salvatore Vitale – un « Sabotage » de toute beauté

Salvatore Vitale - un "Sabotage" de toute beauté
Salvatore Vitale © Khashayar Javanmardi / Plateforme 10

À Lausanne, Photo Elysée accueille jusqu’au 31 mai l’exposition de l’artiste italien Salvatore Vitale, Sabotage ; soit une série de photographies, de films et d’installations documentant la façon dont la Gig Economy met en tension les contradictions du capitalisme numérique. Rencontre sur place.

Une triple exposition est actuellement en cours à Photo Elysée, où se côtoient trois photographes aux regards très différents : Ella Maillart, incroyable aventurière du début du XXe siècle, Luc Delahaye, ancien reporter de guerre et artiste, dont l’exposition était présentée au Jeu de Paume jusqu’en début d’année, et l’artiste italien Salvatore Vitale, dont les travaux interrogent le monde des travailleurs indépendants évoluant dans l’économie du numérique – la Gig Economy -, et plus spécifiquement ceux qui travaillent en Afrique du Sud, l’un des principaux laboratoires numériques du continent.

« Pour moi, l’Afrique du Sud est un cas d’étude très intéressant qui me permet de parler de quelque chose de très complexe tout en le contextualisant historiquement dans des enjeux de colonialisme et de postcolonialisme », explique Salvatore Vitale.

Portrait au soleil couchant d'une femme noire légèrement de profil.
Automated Refusal, 2025, extrait de la série Death by GPS, 2022–2026 © Salvatore Vitale

L’espace d’exposition comme concept

Pour entrer dans Sabotage, il faut traverser un long couloir bleu pétant qui débouche sur un écran au format vertical sur lequel une jeune femme effectue un faux entretien d’embauche à distance. S’ouvre ensuite un espace multiple, où des open spaces côtoient des grillages, divisant l’espace d’exposition. Salvatore Vitale compte sur cette scénographie immersive pour permettre au public d’accéder à un autre niveau de sensation. « Il ne s’agit jamais simplement d’exposer mon travail, mais de créer un contexte qui donne une vue d’ensemble conceptuelle de l’œuvre. »

S’y mélangent des vidéos et des photos répondant à un code couleur précis : « Bleu-vert c’est la couleur d’internet ! L’orange est davantage associée à la terre. Je fais en sorte que le cadre communique avec le type d’image qui est présenté. » Le spectateur peut également s’assoir sur des chaises Ikea recouvertes de wax et brodées de phrases sibyllines, type : « You are faceless and temporary but your data lives forever »

Dans un musée, une chaise d'ordinateur est installée devant sept portraits flous et de couleurs différentes.
Sabotage, de Salvatore Vitale, Photo Elysée © Khashayar Javanmardi / Plateforme 10

À Photo Elysée, tout est certes pensé pour réfléchir à la thématique de l’exploitation dans le monde numérique, mais ce qui frappe de prime abord, c’est avant tout l’esthétisation du lieu. L’œil rebondi d’une information à l’autre sans se lasser, stimulé par les couleurs pétantes et les phrases chocs en haut des murs, un peu comme si Salvatore Vitale avait fractionné son exposition pour nous surprendre en permanence. Et en favoriser l’existence sur les réseaux sociaux…

Dans un musée, une scénographie agrémentée de chaises d'ordinateur reproduit la vie des employés du numérique.
Sabotage, de Salvatore Vitale, Photo Elysée © Khashayar Javanmardi / Plateforme 10

Plonger à l’intérieur du système

C’est au milieu d’un assemblage de photos représentants des détails d’une mine en Afrique du Sud – encadrées en orange – que se déroule la discussion avec l’artiste. Salvatore Vitale, dos à cette installation, raconte la genèse des quatre années de travail qui ont conduit à ce résultat, assemblé pour la première fois à Photo Elysée : « Ma démarche artistique répond à une volonté de disséquer les systèmes qui régissent la société contemporaine. À l’échelle mondiale, notre vie est régie par des systèmes qui s’accompagnent de nombreux protocoles de contrôle. Pour moi, la seule façon de vraiment comprendre ces systèmes et d’en proposer des contre-récits, c’est d’essayer de les appréhender dans leur totalité et, dans une certaine mesure, de les analyser. »

Le moment est venu de préciser que Salvatore Vitale n’est pas seulement artiste ; il est également professeur à l’Université des Sciences Appliquées et des Arts de Lucerne, où il dirige le programme de Transmedia Storytelling. Ce qui n’a rien d’un hasard pour celui qui aborde la matière artistique comme un sujet de recherche avant même de la penser visuellement : « Je prends le temps de vraiment comprendre ce dont je parle, afin de mener à bien à la fois des recherches sur le terrain, mais aussi des recherches universitaires, scientifiques, des recherches de données, etc. Ensuite, je rassemble mes visions. Mon travail est donc toujours stratifié, car je ne me contente pas de rester à la surface. »

SalvatoreVitale
« Ma démarche artistique répond à une volonté de disséquer les systèmes qui régissent la société contemporaine. »
Portrait d'un jeune homme noir allumant une cigarette.
Automated Refusal, 2025, extrait de la série Death by GPS, 2022–2026 © Salvatore Vitale

Dans le quotidien des freelances du numérique

Pour réussir à aborder le plus finement possible cette thématique nébuleuse qu’est la Gig Economy, l’artiste italien a mis en place un plan, qui consiste dans un premier temps à comprendre le fonctionnement des plateformes d’embauche des freelances du numérique. « L’économie numérique repose sur ces plateformes qui sont essentiellement des plateformes de recrutement en ligne. En gros, le principe est le suivant : vous pouvez vous inscrire soit en tant que client, soit en tant que travailleur.  Vous pouvez publier des offres d’emploi, puis les gens les voient, y répondent et postulent à votre offre. »

Salvatore Vitale poste une proposition de travail à destination de freelances œuvrant dans le domaine informatique ou technologique. La condition d’embauche ?  Les travailleurs indépendants doivent filmer leurs quotidiens et lui envoyer régulièrement ces vidéos pour un tarif bien au-dessus des tarifs sud-africains : 20 à 25 dollars de l’heure (très loin des 2 ou 7 dollars traditionnels…). Mais attention : « Je ne leur ai donné aucune consigne. Je ne voulais pas influencer le contenu que j’allais recevoir. Et j’ai été tellement surpris, les gens sont très créatifs lorsqu’ils sont libres ! ».

Loin des images d’ordinateurs et de serveurs qu’il s’attend à recevoir, ce sont des vidéos de déplacements quotidiens, de cafés internet et même six heures d’une femme qui se filme en train de dormir : « Cela a été pour moi comme un micro-acte de sabotage, vous voyez. Certes, j’utilise la plateforme, je fais partie du système, mais comment puis-je créer une faille ? ».

Dans un musée, une scénographie agrémentée de tirages photo documente la vie des employés du numérique.
Sabotage, de Salvatore Vitale, Photo Elysée © Khashayar Javanmardi / Plateforme 10

Un travail collaboratif

Cette faille, c’est la liberté permise aux travailleurs, ainsi que le salaire bien au-dessus des tarifs sud-africains. Mais si cette fissure semble être un acte de résistance, le rapport de force instauré par l’artiste avec les personnes sollicitées pose une question : monnayer un témoignage contre de l’argent ne revient-il pas à imposer son point de vue à un témoin désirant avant tout plaire à son « employeur » ? Salvatore Vitale réagit en expliquant que cette œuvre n’est plus seulement la sienne : « J’ai également donné la paternité de mon travail à toutes les personnes qui y ont participé. C’est donc devenu un travail collaboratif et participatifce qui signifie que même lorsque je vends une œuvre, ils reçoivent leur part. » Dans un milieu artistique où l’argent peut être considéré comme un tabou, le geste n’a rien d’anodin.

Sabotage propose non pas des solutions mais des chemins de réponse.  Comment, concrètement, pouvons-nous en tant qu’individu mettre fin à une situation d’exploitation imposée par un système aussi abstrait que celui du monde digital ? Les anciennes manières de se rebeller ne marchent plus. La destruction du matériel pénalise le freelance. Quant à la manifestation, celle-ci n’a plus de sens dès lors qu’il n’y a personne contre qui manifester.

Que faire ? Deux films projetés ouvrent des possibles. L’un est la matière brute des vidéos des travailleurs. L’autre, beaucoup plus ciselé, montre une réflexion plus intime sur l’idée de rébellion : « Le film est un acte de refus, une manière de perturber les dynamiques d’oppression. C’est un voyage intime dans la vie de quatre freelances qui ont une manière différente de refuser : brûler son téléphone, décider de ne pas répondre à un e-mail ou choisir consciemment de ne pas être disponible. Tout cela est basé sur les témoignages que j’ai recueillis auprès des freelances avec lesquels j’ai travaillé. »

SalvatoreVitale
« J’utilise la plateforme, je fais partie du système, mais comment puis-je créer une faille ? »
Photo d'un homme noir avec une cagoule jaune descendant dans une grotte à l'aide d'une corde.
Sans titre, 2022, extrait de la série Death by GPS, 2022–2026 © Salvatore Vitale

Représenter la fragmentation de l’identité

Située sur le mur en face du carré transparent, une série de photos représente un portable en feu, un ordinateur fracassé… À côté, une série de portraits flous. Ce sont les co-auteurs de l’exposition, les travailleurs indépendants avec lesquels Salvatore Vitale a échangé, le seul moyen qu’il ait trouvé de représenter ce qu’il nomme « la fragmentation de l’identité ». Il poursuit : « Nous vivons en même temps dans des espaces différents, ce qui affecte indéniablement la façon dont nous nous percevons. Pour moi, ces images sont une façon de visualiser cela ».

La beauté esthétique de l’exposition semble en contradiction avec le sujet traité -la souffrance au travail. Le risque, dès lors, n’est-il pas que les spectateurs la traversent et n’y voient que son aspect instagrammable ? L’artiste en a parfaitement conscience et joue sur cette ambiguïté : « Les grosses entreprises offrent à leurs employés de véritables espaces de détente, de jeu et même des lieux où jouer de la musique. Je me suis dit que faire ça, c’était en fait un moyen de garder ses employés.  Dans mon cas, l’esthétique de l’exposition est pensée pour vous garder ici afin de pouvoir continuer à vous exploiter un peu ! », confesse-t-il, dans un éclat de rires.

Photographie d'un homme noir en chemise blanche prêt à lancer son ordinateur portable au sol.
Sans titre, 2022, extrait de la série Death by GPS, 2022–2026 © Salvatore Vitale

La démarche de Salvatore Vitale consisterait donc à utiliser les mêmes armes que le système dont il critique le mode de fonctionnement ? À l’évidence, non. Il s’agit plutôt pour lui de faire confiance à la capacité des spectateurs à « saisir les différentes couches de compréhension de cette exposition. » Quelques heures après cette rencontre, on le retrouve lors du vernissage, entouré de portables tendus vers lui par différents influenceurs soucieux de connaître sa démarche. Contradictoire ? Peut-être bien, mais l’important n’est-il pas de comprendre l’engrenage de l’exploitation pour l’utiliser au mieux plutôt que de la subir ?

  • Sabotage, Salvatore Vitale, jusqu’au 31.05, Photo Elysée, Lausanne.
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