Du 4 juillet 2026 au 10 janvier 2027, LUMA Arles consacre une exposition à la cinéaste ouzbèke Saodat Ismailova avec, en son centre, une commande inédite : Amanat, La Forêt sacrée. L’occasion de se (re)plonger dans une filmographie qui traque, depuis plus de vingt ans, ce qui résiste à l’effacement.
Il y a des artistes qui filment le présent. Saodat Ismailova, elle, filme ce qui en a déjà disparu, et qui continue pourtant de hanter le cadre. Présentée à LUMA Arles, une grande rétrospective française réunit plusieurs pièces majeures de son parcours ainsi qu’une commande inédite, tandis qu’au National Museum of Asian Art de Washington se déploie son exposition Melted into the Sun. Double actualité, simple évidence. Car Saodat Ismailova, c’est une façon unique de regarder le monde, et d’appréhender le temps qui s’y passe. Chez elle, il ne s’écoule pas : il se superpose, se modèle, s’accumule, se transmet. Ça valait bien une reconnaissance internationale !

L’art de transmettre ce qui pourrait se perdre
Pour la réalisatrice ouzbèke, le cinéma semble être une manière de créer un espace dans lequel tout se revit, rien ne s’oublie. En 2004, avec Aral, Fishing in an Invisible Sea, elle filmait déjà les derniers pêcheurs d’une mer asséchée par les détournements soviétiques des années 1960. Un vieil homme y confiait, sans amertume, que la mer reviendrait peut-être un jour, mais que lui ne la reverrait pas. Dans The Haunted (2017), c’est un tigre de Touran empaillé, espèce aujourd’hui éteinte, qui devenait le réceptacle muet d’un savoir ancestral en voie de disparition. À chaque fois, le même geste : recueillir une trace avant qu’elle ne s’efface tout à fait, et la rendre à nouveau vivante par l’image.
Deux œuvres, une même obsession
Amanat, réalisé spécialement pour l’évènement arlésien, pousse cette logique du dépôt vers un terrain plus explicitement spirituel. La forêt, dans nombre de traditions d’Asie centrale, est bien plus qu’un simple décor. C’est un espace habité, un lieu où les rituels et les croyances se transmettent à voix basse, de génération en génération. Soit exactement la matière dont se nourrit la pratique de l’artiste depuis deux décennies. Et alors qu’elle donne rendez-vous à l’image, au son et à la mémoire, la cinéaste interroge : que reste-t-il, quand presque tout a été emporté ? Et à qui, au juste, le confions-nous ?
C’est là tout l’intérêt de s’intéresser à ce qui se passe en marge à Arles, notamment outre-Atlantique, où Melted into the Sun (2024) réinvente la figure d’Al-Muqanna, le « Voilé », prophète du VIIIe siècle qui souleva l’Asie centrale contre le califat abbasside et qui pose une question : « Qui a décidé où se trouve l’Est, et où se trouve l’Ouest ? ». Le montage tourne tout entier autour du barrage du réservoir de Kirov, dans lequel est sculptée une tête de Lénine géante, vestige idéologique qui continue de marquer le paysage bien après l’effondrement du système qui l’a fait naître. Ou comment, en un plan, rappeler à quel point le temps s’accélère, devient instable, presque fièvreux.