Portée par l’artiste néerlandaise Irma de Vries, le Studio Irma joue avec la lumière et les perspectives comme d’autres joueraient avec la matière. Un goût pour l’immersif que l’artiste tient de ses origines et des grands maîtres de la peinture flamande. Mais pas seulement. De Rachel Ruysch à Zaha Hadid, voici cinq des influences majeures de la créatrice numérique.
Déployées entre l’Happiness Expo de Bruxelles et le MOCO d’Amsterdam, les installations immersives du Studio Irma sont une véritable explosion de couleur, une invitation à lâcher prise dans une structure pourtant extrêmement bien rodée. Entre nuances éclatantes et passion pour la ligne, le travail d’Irma de Vries puise sa source dans des références bien plus anciennes, étonnantes parfois, mais qui font toujours sens. Elle nous en détaille cinq d’entre elles.

Saskia van Uylenburgh – Une histoire de famille devenue art
« Après avoir obtenu mon diplôme de la Rietveld Academy, j’ai travaillé comme monteuse pour Peter Greenaway sur Nightwatching, un film consacré à Rembrandt, avec Martin Freeman dans le rôle principal. Ce fut une expérience intense – sur le plan artistique, mais aussi personnel. Ma famille et moi avons joué des figurants, incarnant des membres de la famille Van Uylenburgh ; celle de Saskia.
Greenaway m’a appris à observer la lumière et l’ombre avec attention – une maîtrise que Rembrandt possédait comme nul autre. C’est ainsi que j’ai commencé à ressentir ma propre histoire. Des années plus tard, mon père, ancien inspecteur, a étudié notre arbre généalogique. Nous avons découvert que nous descendons directement de la famille Van Uylenburgh, et que son oncle Hendrick – mon arrière-arrière-arrière-grand-père – fut l’un des premiers mécènes et soutiens de Rembrandt.
Aujourd’hui, j’habite dans la même rue où Saskia et Rembrandt se promenaient autrefois. Les mêmes arbres. La même lumière. C’est là que Rembrandt peignait ses paysages. Ce chevauchement invisible – deux vies séparées par des siècles – me touche profondément.Saskia était bien plus qu’une muse ; elle était sa manageuse avant l’heure. Elle lui a apporté statut social, stabilité financière et la confiance de mécènes influents. Sans elle, Rembrandt n’aurait peut-être jamais connu un tel succès.
Pour moi, ce n’est pas qu’un fait historique. C’est quelque chose de vivant. J’ai rejoué leur histoire sur des plateaux de tournage, je me suis recueillie devant la tombe de Saskia à l’Oude Kerk, et je marche aujourd’hui sur leurs pas. Nous suivons les mêmes coordonnées GPS, à des siècles d’intervalle, mais avec la même lignée. À travers mon travail, j’explore l’héritage qu’ils ont transmis – la visibilité, la mémoire, et l’écho de la créativité à travers le temps. »
Diamond Matrix – Grandir sous pression
« Je ne viens pas d’une famille aisée, ni artistique. Mes parents étaient réformés, ma mère était femme au foyer, et j’étais l’aînée de quatre enfants. Nous avons traversé des périodes difficiles. Dans le milieu où j’ai grandi, il n’y avait pas vraiment de place pour une femme qui voulait mener une vie artistique – surtout si elle souhaitait être différente.
Je suis atteinte de TDAH et de dyslexie sévère. Cette combinaison a rendu l’école et la communication particulièrement difficiles. Quand je suis partie étudier l’art en ville, je ne parlais pas un mot d’anglais. J’étais la plus jeune de ma classe. Mais depuis toute petite, je savais que je devais créer des images – c’était ma vraie manière de m’exprimer.
Grâce à ma persévérance et à la liberté que j’ai trouvée à la Gerrit Rietveld Academie, j’ai énormément appris sur moi-même. Le chemin n’a pas été facile, mais la pression, les obstacles et la lutte m’ont façonnée. Comme un diamant se forme sous une forte pression, je me suis formée moi-même.
Diamond Matrix parle exactement de cela : de l’idée que nous pouvons – individuellement et collectivement – devenir quelque chose de fort à travers l’adversité. En ces temps de guerre, de division et d’incertitude, j’espère que cette œuvre peut être un lieu de rencontre, de reconnaissance, et peut-être aussi d’espoir ou de beauté.
Quand je me tiens sur la Museumplein et que je vois mon œuvre exposée au Moco Museum – en face du Rijksmuseum où sont accrochées les œuvres de mes ancêtres – je ressens un lien profond. Comme si le passé et le présent se rejoignaient. Mais l’œuvre ne m’appartient plus vraiment. Diamond Matrix est devenue celle de tout le monde. Elle est un lieu où d’autres peuvent se retrouver. Elle vit en dehors de moi, maintenant. Et c’est peut-être cela, la plus belle chose que l’art puisse faire. »

Zaha Hadid – Le pouvoir de la forme et du flux
« Zaha Hadid est bien plus qu’une architecte pour moi. Son travail bouge, respire, coule. Là où d’autres conçoivent des bâtiments droits et rationnels, elle semble les faire naître de l’eau, du vent ou de rêves.
Je me souviens de la première fois où j’ai vu une photo de la station de métro à Riyad : une structure immense, comme un paysage d’yeux empilés les uns sur les autres. Comme si l’on pouvait s’y perdre. Comme si le bâtiment vous regardait.
Les formes qu’elle crée sont à la fois douces et monumentales. Elle relie la géométrie à l’émotion. Dans son travail, l’architecture, la sculpture et le futurisme se fondent sans frontières claires. Cela me touche profondément. Je ressens une grande affinité avec sa manière de vivre l’espace : non comme quelque chose de figé, mais comme quelque chose en mouvement, que l’on perçoit physiquement.
Dans ses bâtiments, je vois des couches qui s’ouvrent, des lignes qui vous guident, des structures qui dansent presque. Rien n’est plat ou prévisible. Tout est vivant. Zaha Hadid est importante pour moi parce qu’elle a rendu l’impossible concret. Elle a montré que des formes radicales peuvent être construites, et que l’on n’a pas besoin de compromis pour avoir un impact mondial – même dans un domaine longtemps dominé par les hommes. »


Rachel Ruysch – Des fleurs entre la vie et la mort
« Beaucoup de gens connaissent ses œuvres – des natures mortes florales luxuriantes -, mais le nom de Rachel Ruysch reste souvent méconnu. Pourtant, à son époque, elle était l’une des artistes les plus célèbres d’Europe. Elle avait des années d’attente pour ses commandes, fut peintre de cour de l’électeur de Bavière, vendit ses œuvres à des tsars comme Pierre le Grand, et reçut une reconnaissance internationale. Des planètes portent même son nom. Et pourtant, lorsqu’on évoque le Siècle d’or hollandais, on pense surtout aux artistes masculins.
Rachel Ruysch peignait des fleurs, mais jamais de manière décorative. Son travail est d’une grande virtuosité technique, et profondément symbolique. Grâce à son père – botaniste, anatomiste et conservateur de l’Hortus Botanicus à Amsterdam -, elle a grandi parmi les plantes rares, les instruments scientifiques et le savoir médical. Elle connaissait très jeune les frontières entre la vie et la mort. Dans ses tableaux, des fleurs épanouies alors qu’elles devraient déjà faner. Elle jouait avec la limite entre floraison et déclin, beauté et fugacité. Chaque bouquet contient un cycle de vie, et c’est ce qui rend son œuvre si forte. Ce ne sont pas des natures mortes, mais des réflexions sur le temps, la vulnérabilité et la persistance.
Ce qui rend son histoire encore plus remarquable : Rachel a eu dix enfants. Et pourtant, elle a continué à peindre pendant des décennies. Son mari, également portraitiste, l’aidait dans les tâches ménagères – chose rare à l’époque. Le fait qu’elle ait pu poursuivre sa carrière artistique tout en élevant une famille aussi nombreuse témoigne d’une grande force, et d’un équilibre domestique exceptionnel.
Et pourtant, pendant des années, son tableau était relégué dans un petit couloir du Rijksmuseum. Caché, tandis que ses contemporains masculins occupaient les espaces d’honneur. Ce n’était pas compréhensible. Ce n’est que récemment (depuis 2021) que son œuvre a été installée dans la Galerie d’Honneur – à sa juste place. Elle est magnifique et pleine de sens. Pour moi, Rachel Ruysch incarne toutes ces femmes de l’histoire de l’art : brillantes, novatrices, célébrées de leur vivant, puis oubliées. Son travail m’inspire à regarder là où d’autres détournent le regard, à relier la beauté à la profondeur, et à faire en sorte que les récits féminins ne soient plus relégués en marge. »

Asherah – L’arbre de vie oublié
« Asherah fut autrefois l’une des déesses les plus importantes du Proche-Orient ancien. Non pas comme une souveraine toute-puissante, mais comme un arbre – un symbole vivant de fertilité, de protection et de lien entre le ciel et la terre. Sa présence était souvent représentée par un arbre sacré ou un pilier de bois, vénéré dans les temples et les foyers. Elle incarnait le principe féminin de la création : nourricier, porteur, puissant.
Dans certains textes anciens, Asherah est décrite comme la partenaire de Yahweh – une idée soigneusement effacée par la suite des traditions religieuses officielles. Des chercheuses comme la Dr Francesca Stavrakopoulou montrent que les anciens Israélites ont probablement été polythéistes bien plus longtemps qu’on ne le croit. Des fouilles archéologiques en Syrie et dans le Sinaï révèlent qu’Asherah était largement vénérée aux côtés du Dieu d’Israël. Selon Stavrakopoulou, Asherah n’était pas seulement une déesse, mais un pilier d’un équilibre sacré entre les forces masculines et féminines. Elle était honorée comme un arbre de vie, et des milliers de petites figurines féminines ont été retrouvées dans des maisons. Mais avec la montée d’un culte masculin rigide, son rôle fut effacé. Ses images furent détruites, son nom effacé, sa mémoire supprimée.
L’effacement d’Asherah me bouleverse. Surtout aujourd’hui, dans un monde à nouveau marqué par l’horreur, la guerre et la violence, je pense souvent au travail de Francesca Stavrakopoulou. Elle montre avec clarté que la disparition des symboles féminins n’est pas un hasard, mais le résultat de structures de pouvoir qui ont brisé l’équilibre. Asherah me rappelle combien l’équilibre entre le masculin et le féminin est essentiel — dans nos images, nos pouvoirs, et notre manière de façonner le monde. Non pas comme deux forces opposées, mais comme un dialogue. Pour moi, Asherah représente tout ce qui semblait perdu, mais vit encore sous la surface. Son histoire montre que les symboles peuvent disparaître, mais aussi réapparaître — si nous réapprenons à regarder et à écouter ce qui fut réduit au silence. »