Shavonne Wong développe Conditional, une installation qui inverse la logique du Panoptique, un « miroir numérique » qui efface les mouvements et transforme notre consentement silencieux aux algorithmes en négociation. Ici, pas d’incertitude, mais un contrat clair : rester immobile ou disparaître. Entretien avec une artiste qui matérialise ce que l’on préfère ignorer.
Dans Surveiller et punir, Foucault décrit le panoptique : une prison mentale où l’on se surveille soi‑même parce qu’on ignore si l’on est observé. Conditional, une installation de Shavonne Wong en cours de développement, inverse ce principe avec une clarté glaçante. Dans cette création, on sait exactement ce qu’on attend : l’immobilité, un échange transparent entre la liberté de mouvement et le droit d’exister. Un miroir numérique efface en temps réel les corps qui bougent et réécrit la présence, faisant de l’acceptation une scène publique. l’artiste singapourienne, qui a toujours travaillé la tension entre pouvoir et consentement, se détourne de ses images contrôlées pour confier l’œuvre à la décision du visiteur. Conditional n’existe en effet que lorsque quelqu’un y entre et accepte, ou refuse, les conditions.
L’installation force à voir ce que l’on accepte partout ailleurs en silence (les permissions données aux réseaux sociaux, le traçage algorithmique), mais cette fois-ci physiquement, devant un reflet, avec son corps. Shavonne Wong a acceptée de nous expliquer.

Je viens de lire la description que tu m’as envoyée. Conditional parle de l’absence comme une fiction en temps réel. Tu pourrais me raconter le moment ou l’idée qui a lancé ce projet ?
Shavonne Wong : L’idée d’un miroir qui ne te renvoie pas ton reflet m’a plus ou moins toujours fasciné. Quand le vibe coding est récemment devenu efficace, je me suis dit que je pouvais enfin tester ce que j’avais en tête depuis des années mais que je n’avais jamais eu les compétences pour prototyper. La vérité, c’est que je n’avais pas non plus envie de payer un développeur pour les construire.
Ça m’a pris une journée, en gros, pour faire ce miroir qui efface les gens. Cette sensation de ne pas être reflétée était vraiment bizarre, un peu flippante. C’est là que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de super intéressant à explorer. Il y a comme une tension plus large à prendre en compte. On n’a jamais été autant surveillés, et pourtant beaucoup d’entre nous se sentent invisibles. Et quand on veut disparaître, évidemment ce n’est pas gratuit.
L’installation impose des choix sur la visibilité et le conformisme. Quelles questions éthiques ou sociales souhaites-tu soulever ?
Shavonne Wong : Je voulais mettre en lumière quelque chose de finalement assez banal. À quel point on accepte constamment des compromis sans même s’en rendre compte. Par exemple, tu te plies aux règles de ton supérieur pour gagner ta vie. Tu acceptes des conditions un peu borderline pour pouvoir utiliser Instagram, X, ou n’importe quelle autre plateforme. Tu partages beaucoup (trop) de toi et de ta vie privée avec une IA pour qu’elle soit plus efficace.
Avec cette installation, je voulais que cet échange devienne physique. Tu dois adapter ton propre corps pour être vu, et même là, tu ne reviens pas simplement tel que tu es. Tu reviens dans une version que le système veut bien accepter.

Peux-tu expliquer comment l’IA générative produit cette « image sans toi » ? Quels défis techniques as-tu rencontrés ?
Shavonne Wong : Il y a deux façons de faire. La plus simple, c’est de photographier d’abord l’espace vide comme arrière-plan, puis de détecter toute personne que la caméra trouve et de recoller la pièce vide par-dessus. Perso, je préfère le génératif. Quand le dispositif détecte une personne, un modèle d’inpainting remplit cet espace avec des images nouvellement générées, donc il recrée activement une réalité où tu n’as jamais été là, instant après instant.
Je n’ai pas encore verrouillé le pipeline. Le truc décisif ce n’est pas seulement la vitesse ou la qualité d’image, c’est quelle version fait que l’absence ressemble à un choix du processus. Le plus compliqué, je pense, c’est le temps réel. Il faut un GPU super costaud capable de tourner l’inférence assez vite pour que ça déroule en direct. Le ventilo qui oscille et l’horloge qui tourne sont des objets placés exprès dans la scène, parce qu’ils prouvent que le flux est en live et pas une photo enregistrée, et parce qu’ils forcent le système à les garder en mouvement tout en effaçant quiconque se tient devant.

Les mannequins restent affichés tandis que les visiteurs doivent gagner le droit d’apparaître. Pourquoi ces silhouettes et que disent‑elles ?
Shavonne Wong : Les mannequins sont dociles. Ils ne bougent jamais, ils ne sont jamais humains, et c’est un point de données parfait et constant, la baseline que le protocole accepte toujours. Nous, on est l’inverse. On bouge, on n’est pas aussi malléable, donc on nous efface et on doit récupérer ce que les mannequins ont eu gratuitement.
Il y a une référence à TV Buddha de Nam June Paik, où le circuit fermé laisse tout le monde apparaître à l’écran si on se penche assez près. Dans Conditional, c’est l’inverse, ça te retire de l’écran. Un des trucs que je teste encore, c’est à quoi tu ressembles vraiment quand tu réapparaîs. Peut-être que tu es décalé pour t’aligner sur les couleurs de la pièce, peut-être que tu te rapproches des mannequins eux-mêmes, peut-être que tu reviens comme une sorte de demi-présence, là sans être là. Dans une version avec du monde, ça devient encore plus bizarre, parce qu’une personne qui reste immobile assez longtemps pour accepter les règles commence à ressembler à un mannequin de plus, et tu ne parviens plus à distinguer qui est qui.
« Tu dois adapter ton propre corps pour être vu, et même là, tu reviens pas simplement tel que tu es. Tu reviens dans une version que le système veut bien accepter. »

La dynamique change quand il y a plusieurs personnes. Quels comportements sociaux as-tu pu observer pendant les tests ? Ou qu’est-ce que tu anticipes si t’as pas encore testé en vrai ?
Shavonne Wong : Je n’ai pas encore essayé avec une vraie foule, donc une partie de cette réflexion consiste pour le moment à anticiper ce que j’ai vu. Il y a des variables avec lesquelles je veux jouer. Combien de temps tu dois te conformer avant de revenir, et ce que ça fait de te faire retirer ça à nouveau dès que tu bouges.
Le côté social m’intéresse beaucoup : quand tu vois d’autres gens rester immobiles et réapparaître à l’écran, est-ce que ça te donne envie de faire pareil aussi, ou est-ce que ça te donne envie de défier la pièce et de rester hors écran exprès ? Le choix devient plus ou moins public. Tout le monde peut voir qui paie le prix et qui refuse.
Le projet vise à transformer les données en tirages édités. Comment ces rendus physiques se relient à l’expérience live et à tes intentions ?
Shavonne Wong : Ils sont le résultat d’une seule session, une journée où environ cinquante personnes passent et me permettent de tester l’itération finale de l’œuvre tout en enregistrant la façon dont tout le monde bouge. L’œuvre trace la zone où les gens se sont tenus ou assis, combien de temps ils sont restés immobiles, combien de temps ils ont tenu la pose avant d’abandonner.
Donc les tirages sont construits à partir de cet enregistrement de mouvement sur la journée, et ils finissent par documenter jusqu’où les gens ont accepté de jouer le jeu dans la pièce. Ils sont faits et exposés après, donc contrairement à l’installation elle-même, ce n’est pas du contenu en direct. L’expérience live, c’est quelque chose que tu ressens une fois et puis c’est parti. Le tirage, c’est ce que la machine en a gardé, les corps qui se sont conformés apparaissent plus clairement et ceux qui ont continué à bouger se dissolvent. J’aime l’idée que ça transforme toutes ces petites décisions privées sur le fait de rester immobile ou pas en une seule image fixe devant laquelle tu peux te tenir plus tard et lire, c’est ce qui nous arrive à tous, mais dans une forme qu’on ne voit jamais.

Conditional peut être configurée comme un espace bureaucratique, domestique ou cérémoniel même. En quoi changer le cadre modifie l’argument de ce travail ou les choix des participants ?
Shavonne Wong : Le format reste le même, un miroir numérique qui efface les vivants. Ce qui change avec le cadre, c’est ce que cette logique produit et ce que tu en retires. Dans la salle d’attente, ça fait bureaucratique. Tu te laisses entraîner parce que tout est conçu pour ça, comme un bureau le fait.
Dans un cadre cérémoniel, la question change. Qu’est-ce que ça veut dire de rester immobile dans une cérémonie ? Pourquoi le reste-t-on ? Ça change encore dans un espace domestique. Même mécanisme, sens très différent, et je pense que chaque version renvoie les gens à une fin différente.
« Le côté social m’intéresse beaucoup : quand tu vois d’autres gens rester immobiles et réapparaître à l’écran, est-ce que ça te donne envie de faire pareil aussi, ou est-ce que ça te donne envie de défier la pièce et de rester hors écran exprès ? »

Comment Conditional s’inscrit dans ton évolution vers un travail plus interactif ? Quelles directions ou expérimentations t’intéressent pour la suite ?
Shavonne Wong : Au fil de ma pratique, j’ai réalisé que ce qui m’intéresse le plus c’est comment on se comporte dès qu’on vit en acceptant des choses qu’on préférerait ne pas regarder. Mes travaux précédents étaient des images que je contrôlais complètement, mais là c’est vraiment l’inverse. Je construis l’architecture et la pièce, mais l’œuvre ne prend du sens que lorsque quelqu’un entre et décide quoi faire ; cette partie-là ne m’appartient pas.
Le spectateur a arrêté d’être mon sujet et est devenu le matériau lui-même. The Waiting Room, c’est la première configuration complète de ce format ; là, je prototype une version plus petite où l’écran est déguisé en vrai miroir domestique, ce qui me semble l’endroit le plus personnel pour être laissé de côté.
À partir de là, je veux mettre en scène la même idée dans des contextes très différents, d’un cadre cérémoniel à une salle d’examen scolaire. Tout ça vient du même endroit, c’est-à-dire être curieux de pourquoi les gens font ce qu’ils font, sous une technologie qui nous scrute 24/7 et arrive quand même à ne pas nous voir.