Reconnu pour son travail photographique, SMITH défend en parallèle un véritable intérêt pour les images animées et les installations audiovisuelles. Ici grand ouvert, son exposition monographique au MAC VAL, en offre la plus belle des démonstrations, tout en rappelant ce qui obsède l’artiste-chercheur français depuis bientôt vingt ans : l’idée d’une transition, d’une transformation, d’une transe collective révélant à chacun l’ampleur du monde qui l’entoure.
Que conserver d’une œuvre créée il y a vingt ans ? Que garder de son propos, de sa technologie d’origine, de son contexte social ? Quid de la scénographie, quand celle-ci est censée exposer un travail qui déjoue volontiers les catégories, se construit selon des formats non figés, toujours différents ? Ces trois dernières années, l’équipe du MAC VAL et SMITH se sont frottés à ces diverses questions, jusqu’au jour où une idée a fini par surgir : puisque le corpus artistique de l’artiste-chercheur est semblable à un organisme, à la fois vivant et mouvant, pourquoi ne pas envisager une exposition évolutive, vouée à accueillir de nouvelles œuvres au fur et à mesure des mois passés par le Français au sein de l’institution du Val-de-Marne, dans une salle située à proximité du parcours ?
Qu’importe, dès lors, si la scénographie reprend celle de l’exposition précédente (Le genre idéal) ; Ici grand ouvert trouve dans ce processus de mutation permanente sa singularité, symbolisée par cette idée de « rétro-prospective » ; de loin, la meilleure manière d’imbriquer toutes les œuvres entre elles, de regarder en arrière tout en s’autorisant des murs encore incomplets, de faire interagir les pièces pour mieux favoriser leur contamination – leur décomposition ou leur régénération, aussi. « Cette réflexion explique cet espace ouvert, qui définit assez bien l’état dans lequel j’aimerais que chaque visiteur entre, commente SMITH. Comment est-ce qu’on peut changer ou se métamorphoser ? Comment traverser la surface des choses et entrer en relation les uns avec les autres ? Mon travail part de là, de cette question de perception, de cette porosité entre l’état actuel des choses et celui vers lequel nous sommes à même de nous diriger. »

Faire place au sensoriel
Dès l’entrée, des lits ont été disposés afin d’encourager chacun à dormir, « transer », méditer, comme dans les rituels de méditation transcendantale. « L’idée est de se sentir flottant », précise SMITH, dont le travail est nourri de recherches interdisciplinaires. À l’écouter parler, on passe ainsi de la vision des corps chez Nan Goldin ou Matthew Barney aux métamorphoses d’Orlan, des identités satellites définies par Donna Haraway aux concepts philosophiques de Deleuze et Derrida. On comprend aussi son envie de ne pas aller vers des œuvres trop intelligibles, finalement plus conceptualisées qu’émotives. « Il y a très peu de textes au sein de l’exposition, l’idée est avant tout de laisser de la place au sensoriel. »
Si la photographie occupe bien évidemment la plupart des murs du MAC VAL, SMITH étant passé par l’École nationale supérieure de la photographie, Ici grand ouvert est aussi l’occasion de (re)découvrir Spectrographies (2014), une installation audiovisuelle pensée pour révéler ce qui excède la matérialité des corps. Pour la conception de cette œuvre, la première de son corpus à être véritablement interdisciplinaire, SMITH a notamment mobilisé la caméra thermique, qu’il considère volontiers comme un « outil de mort, utilisé par l’armée à des fins de surveillance ». Il poursuit : « Mon intention est donc de détourner cette technologie afin d’agrandir notre perception, d’appuyer l’idée d’un monde composé par un ensemble de données qui nous unissent, d’aller à l’opposé de cette idée de séparation sous-entendue par un tel outil. »

La technologie comme supports de narration
Si Spectographies ne peut plus être montrée comme en 2014 – du fait de l’obsolescence de certaines techniques -, elle pose les bases des recherches esthétiques menées par SMITH depuis plus de dix ans, et rappelle qu’aucun élément n’existe en dehors de son environnement. « Contrairement à l’armée, qui entend se servir de la caméra thermique pour surveiller ou tuer, j’y vois un moyen d’élargir la vision humaine, au-delà de ce que l’on appelle le spectre du visible ». SMITH marque une pause, reprend son souffle, puis prolonge sa réflexion : « Grâce à ces empreintes thermiques, qui rendent sensible le manque ou la chaleur d’une main, se révèle alors un monde bien plus large que celui auquel nous avons accès par nos sens. »
Les technologies – la caméra thermique, donc, mais aussi l’IA ou les puces électroniques – sont donc une manière pour SMITH de produire des images à l’intersection exacte de deux mondes, deux états de conscience, mais aussi d’en faire des supports de narration. Pensons ici au film TRAUM qui, via le prisme de la science-fiction et du fantastique, questionnait dès 2016 l’élargissement de la conscience et de la perception. À l’époque, SMITH opérait essentiellement via l’exploration des rêves ; à présent, c’est la transe qui semble occuper ses pensées. Avec, encore et toujours, la même envie d’être au plus près de ce qui semble être son obsession ultime : penser au-delà de nos limites physiques et culturelles.
- Ici grand ouvert, SMITH, jusqu’au 31.01.2027, MAC VAL, Vitry-sur-Seine.