Présenté au Champs-Élysées Festival et disponible sur Arte le nouveau film du duo Fleuryfontaine, Soixante-sept millisecondes, est une œuvre expérimentale, sensible et ô combien nécessaire pour comprendre les excès liés au maintien de l’ordre en France.
Soixante-sept millisecondes se caractérise par son mélange d’images de synthèse et d’images réelles. Qu’est-ce qui rend cet équilibre si essentiel à votre propos ?
Fleuryfontaine : Les images issues de la caméra de surveillance sont bien réelles et le film gravite autour d’elles et de l’événement qu’elles sont les seules à décrire, malgré leur pauvreté. Les images de synthèse viennent comme un écho les redoubler, dans un travail de reconstitution méthodique de chaque instant, de chaque pas, qui mènent ce jeune homme vers sa rencontre avec le projectile tiré par un agent de police français, et qui lui coûtera un œil. Si les images de la caméra de vidéo-surveillance sont ce qui fait preuve, les images de synthèse agissent ici comme support à un processus mémoriel. Elles permettent à la fois de dilater le temps pour prendre pleinement conscience de l’ampleur de l’événement, et de tirer les fils qui le relient à des questions plus structurelles liées au fonctionnement des États modernes et de leur police.

Combien de temps avez-vous consacré à la réalisation de ce film ? Quels défis vous a-t-il fallu relever ?
Fleuryfontaine : Le travail autour de ce film s’étale sur environ trois années, de l’écriture à la réalisation. Le travail de recherches est évidemment important, et l’élaboration de la reconstitution tridimensionnelle de l’événement nous a bien sûr pris du temps. Mais ce qui nous aura demandé le plus d’efforts, c’est la recherche du ton le plus juste afin d’accompagner au mieux les spectateurs dans la compréhension des enjeux du film, sans trop en dire, en laissant la place aux images et à la parole des différents protagonistes.
« Ce qui nous aura demandé le plus d’efforts, c’est la recherche du ton le plus juste afin d’accompagner au mieux les spectateurs dans la compréhension des enjeux du film, sans trop en dire. »
La bonne idée du film, c’est cette caméra de surveillance qui fait figure de personnage principal ; tout ou presque est vu sous son angle. J’imagine que c’est une manière de critiquer sa prédominance au sein de notre monde ?
Fleuryfontaine : Dû à notre formation d’architectes et d’artistes, nous avons un attrait particulier pour les dispositifs, les installations, la sculpture et l’architecture. Nous avons pour habitude de reproduire des environnements en images de synthèse, des mondes minuscules ou infinis avec les objets qui les peuplent. Quand tout est mis en place, comme l’œil des spectateurs venant à une exposition, nous venons animer une caméra dans ces environnements et, à travers son regard, leur donner vie, faire en sorte que ces mondes que nous avons créés, ou recréés, prennent tout leur sens.
La caméra de surveillance vient ici concentrer ce point de vue, en même temps qu’elle l’appauvrit, dû à la qualité de ses images, sa position fixe et sa fonction : surveiller. Nous avons voulu jouer avec ce témoin triste et mettre en relief toute son ambiguïté dans une affaire telle que celle-ci, entre mécanisme sécuritaire et agent révélateur.

La musique est omniprésente au sein du film. Celle-ci raconte-t-elle une histoire à part entière ou est-elle avant tout pensée pour être au service du récit ?
Fleuryfontaine : La musique s’interrompt à quelques passages dans le film, mais il est vrai qu’elle est très présente et que le design sonore de notre monteur son Luc Aureille vient souvent prendre le relais. N’ayant réalisés aucunes prises de vue réelle pour ce court-métrage, le travail du son est pour nous capital afin d’accompagner et lier les images que nous avons pour la plupart fabriquées en 3D, quand elles ne sont pas celles de la caméra de vidéo-surveillance, particulièrement dégradées. Ce travail est passionnant et la musique y joue un rôle majeur afin d’apporter une cohérence à l’ensemble, une atmosphère et une émotion, aux images générées numériquement. Nous sommes très heureux d’avoir pu travailler avec le musicien italien Abul Mogard qui a adapté deux de ses morceaux pour ce film.
« N’ayant réalisés aucunes prises de vue réelle pour ce court-métrage, le travail du son est pour nous capital afin d’accompagner et lier les images que nous avons pour la plupart fabriquées en 3D. »
En mai 2023, vous nous disiez : « Il est possible qu’après ce film, on lâche un peu la police pour un temps. La profusion de violence devient difficile à suivre, on a besoin d’une pause policière ». Visiblement, vous avez changé d’avis. Est-ce parce que la France est l’un des pays les plus mal classés d’Europe en termes de violences policières ?
Fleuryfontaine : Nous avions déjà commencé l’écriture et la recherche graphique de Soixante-sept millisecondes à l’époque de cet entretien, et la question de la police en France prenait alors effectivement beaucoup de place dans notre travail. Nous étions partagés entre le trop plein d’informations et d’événements tragiques, et le pas assez dit, pas assez montré. Nous avions encore envie de nous exprimer sur le sujet, et notre film, alors à l’état de projet, a suscité l’intérêt et le soutien de différentes structures, jusqu’à Eliott Baillon, notre producteur (Darjeeling Productions), qui a tout de suite cru en ce film et à son importance dans le paysage audiovisuel. C’est cette rencontre et son soutien qui nous ont permis d’aller jusqu’au bout et ce dans les meilleures conditions possibles. Aujourd’hui le film est visible gratuitement sur Arte et nous en sommes très fiers.

Dans le film, il y a aussi un travail autour des écussons de la police. Est-ce dans l’idée de rendre palpable la violence qui sous-tend cette profession, jusque dans ses représentations visuelles ?
Fleuryfontaine : Étant artistes, nous prenons les images au sérieux et ces écussons non-officiels de différentes forces de l’ordre françaises, nous posent question. Au-delà de leur violence, il nous a semblé important de leur donner une place dans le film afin de montrer comment se représentent, et donc se perçoivent, certains agents de police : prédateurs en tout genre, loups, ours, tigres ou dragons dominant la ville, faucheuses, dieux mythologiques. L’affaire dont il est question dans Soixante-sept millisecondes est malheureusement typique de la façon dont les forces de l’ordre, et notamment les BAC, opèrent dans les quartiers populaires : beaucoup se voient comme des prédateurs en milieu hostile.
- Cette interview est en partie extraite du 54e numéro de notre newsletter éditoriale.