Tombé dans l’art numérique au début des années 2000 grâce aux musiques électroniques, Victor Drouin-Trempe entend depuis s’appuyer sur les algorithmes pour explorer ce qu’il nomme les « sonorités vivantes ». Au passage, tant mieux si cela permet à l’artiste montréalais de développer de nouvelles formes d’installations sonores et interactives.
En quoi le concept des « sonorités vivantes » diffère-t-il du field recording ou de toute autre technique visant à capter les sons environnants ?
Victor Drouin-Trempe : Le field recording, c’est principalement le fait d’aller capter des sons tels qu’ils existent dans l’environnement. Ça demande une grande qualité d’écoute, et une vraie sensibilité pour repérer des sons intéressants, un peu comme si on allait « cueillir » les sons. Même s’il peut ensuite y avoir un important travail en studio, la démarche repose d’abord sur la captation de sons déjà existants.
Dans mon cas, l’intérêt est de créer des ambiances qui rappellent la nature, mais à partir de sons de synthèse. Et c’est en jouant sur leur organisation et leur comportement dans l’espace que cette impression de milieu vivant peut apparaître. Par exemple, dans En suspens, je m’inspire de phénomènes comme les essaims, où des comportements collectifs émergent à partir de petites entités individuelles. Ces « créatures sonores » réagissent à l’environnement et aux gens autour, parfois de manière imprévisible, ce qui donne vraiment l’impression de partager l’espace avec elles. Donc, plutôt que de documenter un paysage sonore existant, j’essaie de créer des situations où un comportement sonore peut émerger, en utilisant des sons de synthèse, mais en profitant pleinement du lieu réel : l’espace, la réverbération, la présence du public, tout ça fait partie de l’œuvre.

Comment est née une installation telle que Éco-sonorités du vivant ?
Victor Drouin-Trempe : Éco-sonorité du vivant regroupe en fait quatre œuvres (En suspens, Sphères, Stridulations et Un oiseau ?). Elles ont toutes été développées en parallèle dans le cadre de mon doctorat en recherche-création, selon un processus assez particulier : il s’agissait surtout de créer des conditions pour que quelque chose émerge, sans nécessairement savoir à l’avance où ça allait mener. J’avais une idée approximative de ce que je voulais explorer, mais je n’avais pas une forme finale claire au départ. Ce sont vraiment les essais, parfois même les détours, qui ont fait émerger les œuvres.
Souvent, ça partait d’une découverte qui déclenchait quelque chose. Par exemple, Stridulation est né d’expérimentation avec des sons d’animaux et d’insectes générés par algorithmes, dans Pure Data. Je suis arrivé à faire un son de grillon assez convaincant et ça m’a ramené à des souvenirs de chaudes nuits d’été, à passer de longues heures à écouter leurs stridulations. Ce qui m’intéressait, ce n’était pas seulement le son d’un insecte, mais surtout la façon dont plusieurs chants se croisent et forment une sorte de trame polyrythmique collective. L’œuvre, avec ses seize petits haut-parleurs, essaie justement de recréer cette impression d’écosystème sonore.
Un processus semblable s’est produit pour les autres pièces : elles sont toutes nées d’idées qui surgissent en cours de route, de tests, parfois d’erreurs, mais toujours avec cette envie de faire passer des dynamiques du vivant (comportements, relations, ou équilibres) à travers des machines et des systèmes algorithmiques.

« L’intérêt est de créer des ambiances qui rappellent la nature, mais à partir de sons de synthèse. »
Parfois, la présence de nouvelles technologies au sein d’une œuvre a tendance à en éclipser le propos. Or, l’intérêt de ton travail semble justement de rappeler qu’il y a une vraie interconnexion entre le monde naturel et artificiel. Qu’est-ce qui te fascine dans ce lien ?
Victor Drouin-Trempe : Il est très important que la technologie ne prenne pas toute la place, qu’on ne soit pas juste en train de se demander « comment ça marche », mais qu’on vive d’abord une expérience. J’aime quand les gens peuvent lâcher un peu leur réflexe d’analyse et simplement se laisser porter par ce qu’ils ressentent.
Il y a aussi une dimension philosophique dans cette démarche : j’essaie volontairement de brouiller les frontières entre ce que l’on nomme « le naturel » et « l’artificiel ». Je m’éloigne ainsi d’une posture essentialiste, dans laquelle on tenterait de classer, de catégoriser et de séparer, et me rattache à cette idée que ce que l’on ressent comme « vivant » est avant tout un phénomène relationnel dans lequel on participe activement.
Je trouve fascinant de voir que des objets, des machines ou même des algorithmes peuvent provoquer de l’attachement, du soin, parfois même une forme d’empathie, un peu comme avec des êtres vivants. Certains tombent même en amour avec des algorithmes, ce n’est pas rien ! On sait très bien que ce ne sont pas des organismes biologiques, mais malgré ça, on réagit comme si quelque chose était « là », en face de nous. Ce qui m’intéresse, c’est justement ce moment un peu étrange où on se surprend à réagir émotionnellement face à une machine. Est-ce que c’est correct de se sentir comme ça ? Est-ce que c’est bizarre ? Est-ce que l’on devrait se retenir ? J’aime créer des situations où ce genre de sentiment peut émerger.

J’aime aussi beaucoup cette idée d’espace latent que tu reprends à ton compte dans une installation immersive. Quelles portes ouvre-t-il, en termes de fantasmes et d’imaginaire ?
Victor Drouin-Trempe : L’installation Espace public Espace latent avait pour but l’exploration de l’apprentissage par renforcement (RL) afin de créer une situation de co-création entre le public et un algorithme d’apprentissage machine. Concrètement, le public peut modifier le contenu visuel et sonore d’une immense structure combinant projections, lasers et son multicanal, et aussi indiquer à l’agent artificiel s’il aime ou non ce qui se passe. De son côté, le système apprend à partir de ces réactions et propose ensuite de nouvelles directions. Peu à peu, une sorte de relation s’installe, comme si on était en train de « former » quelque chose, sans jamais vraiment savoir comment l’agent prend ses décisions.
L’ « espace latent », c’est justement cet espace invisible à l’intérieur de la machine, où se forment ses choix, ses associations, ses tendances. On n’y a pas accès directement, mais on en voit les effets. À l’inverse, l’« espace public », c’est ce que l’on partage : ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce sur quoi on peut agir. Ce qui me fascine, c’est ce va-et-vient entre les deux : l’impression d’interagir avec quelque chose qu’on ne comprend pas complètement, mais avec lequel on peut quand même construire une forme de dialogue. On se retrouve dans une zone un peu floue, entre contrôle et lâcher-prise, entre curiosité et légère inquiétude. Cette interaction est d’ailleurs similaire à celle que l’on pourrait avoir face à un animal vivant. Et c’est justement là que l’imaginaire s’active : on commence à projeter des intentions, des humeurs, presque une personnalité au système.
« Ce qui m’intéresse, c’est ce moment un peu étrange où on se surprend à réagir émotionnellement face à une machine. »

L’IA pose évidemment des questions sur le processus créatif, mais également sur l’émergence de nouvelles esthétiques. Selon toi, les modèles génératifs, qui ne sont pas capables pour le moment d’initiatives créatives, peuvent-ils faire naître de nouveaux genres musicaux ?
Victor Drouin-Trempe : Je travaille présentement sur une nouvelle œuvre avec mon partenaire Jean-Philippe Côté qui intègre justement plusieurs modèles d’IA génératifs. Pour moi, c’est un terrain de jeu très stimulant. Ce qui m’intéresse, ce sont les pratiques indépendantes, où des artistes utilisent des modèles localement, avec leurs propres données (small data), choisies avec soin. Il existe toute une communauté basée sur le partage, l’échange de méthodes, de modèles, et de workflow afin de faire de la génération, que ce soit d’image, de son ou de texte, et qui fait contraste aux modèles des géants qui cherchent avant tout à tirer un profit de ces technologies, au risque de créer des dommages potentiellement graves.
Dans ces contextes plus collaboratifs, je pense que l’IA peut réellement contribuer à faire émerger de nouvelles esthétiques, ou à transformer en profondeur des genres existants – on en voit d’ailleurs déjà plusieurs exemples depuis quelques années. Pas parce que la machine invente toute seule, mais parce qu’elle modifie notre manière de composer, d’expérimenter et de prendre des décisions artistiques. En tant qu’artistes, on a aussi une responsabilité : si on utilise ces outils, il faut chercher à comprendre comment ils fonctionnent et d’où viennent les données, pour pouvoir les utiliser de façon consciente et éthique. Mais on est encore au début de ces explorations, et je pense qu’il y a énormément de potentiel pour faire naître de nouvelles formes de création.
- Pour aller plus loin autour de la création musicale par IA ou des lives A/V, lire le numéro 69 de notre newsletter éditoriale.