Solidement ancré dans le monde des esprits, l’ésotérique Jean-Baptiste Janisset continue de tracer sa voie entre les sirènes anachroniques de son époque.
Si on considère que le syncrétisme temporel – cette capacité du présent à faire exister dans un seul objet des formes et des symboles issus d’espaces-temps différents – est devenu en quelque sorte notre condition culturelle par défaut, quelle signification conserve le travail d’un artiste volontairement anachronique tel que Jean-Baptiste Janisset ? La question méritait d’être posée : pas tant dans la forme – ces cabanes funéraires chromées pour enfant et ces miroirs-aux-esprits irisés restent sans équivalent -, mais dans le fond.
À l’heure d’un zeitgeist nécrophage où tout ce qui n’est plus protégé par le droit d’auteur risque de se voir réanimé par le premier modèle d’IA générative ; où le formalisme-zombie – sorte d’esthétique-sangsue de tout ce que le passé contient de formes – passe comme l’étalon esthétique de l’époque, les assemblages votifs de l’artiste où coexistent esthétiquement crâne de chameau, anges baroques et fétiche béninois conservent-ils encore une position particulière ? En d’autres termes, Jean-Baptiste Janisset se serait-il fait rattraper par l’anachronisme de son temps ?

Celui qui navigue jusqu’aux étoiles
S’il faut présenter l’artiste, commençons par son prénom, dont la part prophétique aurait pu nous mettre la puce à l’oreille : « Jean-Baptiste » Janisset fait partie de ceux dont l’œuvre engage un monde infiniment plus grand qu’eux. Fils de médium, voyageur, glaneur, poète des langues mortes, l’artiste arpente les abbayes, les nécropoles, les forêts sacrées et les cimetières – ces territoires où les frontières entre le monde des vivants et celui des esprits sont les plus faibles – à la recherche de « témoins ». Autrement dit, des formes du passé conservant dans leurs pierres la mémoire de celles et ceux qui ne sont plus.
Quand une forme l’attire, Jean-Baptiste Janisset se contente de la prélever : c’est un processus très indolore, à base d’argile, qui permet de garder une trace de ce qu’il ne veut pas perdre tout en laissant son support original en paix. C’est aussi, à n’en pas douter, un prétexte tout trouvé pour ramener le témoin dans l’atelier-jardin que l’artiste occupe au fond des Chutes-Lavie. Une microscopique ancienne poissonnerie, sûrement la plus petite que Marseille ait connue, soit dit au passage. Transformé en moule, le négatif des formes devient la matrice d’artefacts syncrétiques nouveaux, où des conversations inédites peuvent avoir lieu.

Un exemple ? Le Pouvoir des Témoins : une épée magique colossale – Berserk pour les dimensions, Sailor Moon pour la patine -, réalisée en alliage d’étain et définitivement plantée dans la roche du cimetière des œuvres d’art de Plungé, en Lituanie. Les serpents qui s’entrecroisent, les angelots qui se font face, les motifs floraux qui structurent la lame et les deux lunes carnassières qui terminent ses poignées proviennent respectivement de l’Église Saint-Jean-Baptiste et de la Cathédrale Sainte-Marie de Bastia, du Calvaire de Salvizinet, ainsi que du réfectoire de l’Abbaye Royale de Fontevraud. La logique qui guide le choix des formes ne répond à aucune mathématique, à aucune statistique – si ce n’est au commerce secret qu’il fait avec les morts. Là réside précisément la première différence entre l’artiste et son époque : ses choix sont absolument irrationnels.

Formes et poids des esprits
Un mot maintenant sur les formes. En une dizaine d’années de carrière à peine, Jean-Baptiste Janisset a su établir un univers formel étonnamment singulier et cohérent, fait d’os, de crânes, de miroirs votifs opalescents, de reliques syncrétiques et de vaisseaux funéraires réalisés à partir de voitures électriques pour enfants chromées. Imaginez une sorte de trésor de pirates, conservé dans la crypte d’une église napolitaine, spolié par des extraterrestres puis restitué après avoir été recouvert d’un étrange alliage alien iridescent. Ça brille, ça frôle le kitsch, mais lui s’en moque ; après tout, le bon goût n’a jamais été au cœur des préoccupations des esprits.
L’alchimie est ailleurs, au fond d’un jardin qui sent le monoxyde de carbone et les citronniers ; il y a les alliages et les alliances, et il y a le plomb : métal lourd, toxique, compliqué à manipuler ; métal saturnien par excellence, associé au temps et à la mélancolie. La matérialité reste le meilleur rempart contre la dématérialisation, les formes de Jean-Baptiste Janisset étant relativement lourdes et éthérées, fluides et chthoniennes, impossibles à compresser en JPEG. Difficilement fondables, et absolument infongibles, ses chimères refusent l’upload : c’est dans la pesanteur même de la matière des infra-mondes que l’artiste vient ancrer son syncrétisme.

« Je crois à tout »
Au final, et comme souvent quand il s’agit de convoquer le passé, ce qui distingue le plus radicalement le travail de Jean-Baptiste Janisset du simple remix théosophique tient à une attitude de révérence. « Je crois à tout », répète-t-il souvent : aux esprits, et au respect qu’il doit leur témoigner. Et si l’artiste s’arrange parfois comme un poète avec certaines autorisations administratives, il n’oublie jamais de revenir déposer des fleurs sur les tombes des ancêtres qui ne sont pas les siens mais qui lui ont porté chance.
Ainsi, Jean-Baptiste Janisset ne dérobe rien, ne s’approprie rien, et se contente uniquement de prendre « ce que ces témoins veulent bien lui donner » : un monde entier de métaphysiques, dormant dans les cimetières du monde. Parfois, la révérence va jusqu’à pousser du côté du formalisme religieux et de l’officiel : au Bénin, un prêtre du Fâ l’accompagne systématiquement pour autoriser ses prélèvements, tandis qu’au Cameroun, l’une des vierges de l’artiste veille désormais paisiblement sous la vitrine du Sanctuaire de Nsimalen où elle est maintenant consacrée. Voilà ce qu’aucune intelligence artificielle ne pourra jamais reproduire : l’humilité devant ce qu’elle manipule ; la croyance que les formes ne sont pas des données mais des présences.

Dans la foire d’empoigne qu’est le présent, Jean-Baptiste Janisset propose quelque chose de rare : une manière de vivre avec nos temporalités fracturées qui ne soit ni nostalgique, ni futuriste, mais présente à tous les temps à la fois. À cet égard, le remède à l’apathie formelle dans laquelle l’époque semble s’être engoncée prend la forme d’une sorte de maxime sur la contemporanéité, où, à l’écoute sincère de l’histoire, l’artiste déclame qu’être contemporain ne se résume pas à vivre avec son temps, mais à placer son temps à la hauteur des regards de celles et ceux qui refusent de passer.