Créer du langage par la peau, le projet paraît fou. C’est pourtant celui de Pauline Faieff, qui, révoltée par la censure permanente du corps nu sur Internet, imagine The Alphabet, un alphabet de chair généré informatiquement et prévu pour être dévoilé sur Ordinals, la blockchain Bitcoin. Elle nous en dit plus.
« Pendant des années, j’ai cherché des tactiques et des techniques pour contrer l’algorithme des réseaux sociaux, pour complaire aux règles communautaires. Mais plus j’avançais dans le temps, plus mes inspirations ont commencé à se faner », raconte Pauline Faieff. Si les règles d’Internet et les pressions sont enfermantes au premier abord, elles se transforment vite en moteur pour l’artiste, qui puise dans sa frustration une force créative.
« Comment s’exprimer à travers des œuvres qui doivent répondre à des diktats sociétaires ? Créer, c’est justement le moyen que j’ai trouvé de me libérer, de cesser de porter un masque et de respirer. » La genèse de The Alphabet vient de ce besoin vital : retrouver sa voix, s’exprimer pleinement. « C’est parce que, trop souvent, j’ai été réduite au silence, par la censure, par le shadow ban (lorsque je suis invisible sur les moteurs de recherche des réseaux sociaux) ; c’est parce que, trop souvent, j’ai été dans le combat pour faire valoir mon droit d’être, de créer à travers le médium qui m’a choisi, à travers mon corps, que “The Alphabet” a vu le jour. Je voulais cesser de me battre, je voulais juste être moi. »

Battre les réseaux sur leur propre terrain
Pauline Faieff dit vrai : être artiste aujourd’hui, c’est aussi se présenter au monde à travers la vitrine que constituent les réseaux sociaux. Avec cette question en tête : quand ces derniers s’érigent contre le corps, comment proposer une représentation fidèle de son art lorsque l’on est soi-même créateur ? « En 2025, les réseaux sociaux ont une place importante dans nos vies ; pour un artiste ils peuvent parfois être une manière de se présenter au monde. Je ne pouvais plus partager mes œuvres, j’avais peur, se souvient Pauline Faieff, À deux reprises, mes comptes Instagram et Twitter ont été supprimés, le sentiment d’être rejetée, le sentiment d’être mise de côté, le sentiment de ne pas être aimée ont accompagnés toutes les fois où j’ai dû demander une révision de mes posts, toutes les fois où j’ai dû me résoudre à supprimer mes œuvres pour ne pas voir mes comptes, les heures et années passés à travailler, réduites à néant. Et puis j’étais fatiguée, fatiguée que ma vie se résume à répondre à des règles qui m’empêchaient d’être, fatiguée de plaire. »
« Pour un artiste, les réseaux sociaux peuvent parfois être une manière de se présenter au monde. Je ne pouvais plus partager mes œuvres, j’avais peur. »
La fatigue évoquée par Pauline Faieff se révèle être finalement le moteur de l’élaboration de son dernier projet. « C’est un mélange de rupture, de nécessité, de libération, d’intimité et de révélation. Une rupture avec les combats menés depuis des années pour démontrer à des algorithmes que le corps humain n’a pas à être sexualisé, que le corps humain n’a pas à être objectifié, que le corps humain est art, que le corps humain est bravoure et sensibilité», résume-t-elle. Une nécessité qui la pousse à inventer un langage dont les règles ne sont que les siennes, constitué de 26 photographies.
Inscrites sur la blockchain, ces dernières ne peuvent plus être effacées, ni censurées. Une décision basée sur le code qui, de prime abord, tranche avec la chaleur du corps, ce que Pauline Faieff réfute : « Il y a un paradoxe très fort ici, admet-elle, Ce que l’on perçoit comme froid, technique et marchand est en réalité ouvert à l’intime, à la liberté et à l’expression. Là où l’on croit voir un outil de spéculation, moi, je vois un lieu de préservation et de vérité. Trop souvent, mes œuvres ont été volées. Trop souvent, elles ont été détournées sur des sites pornographiques. Trop souvent, mon corps m’a été dépossédé. J’ai passé des heures à tenter de les faire disparaître de la toile, pour finalement admettre que je n’en avais plus la maîtrise : je ne possédais plus mon propre corps. C’est l’une des raisons essentielles pour lesquelles “The Alphabet” a été inscrit sur la blockchain,et plus spécifiquement en Ordinals. Ce mécanisme garantit l’authenticité et l’origine des œuvres: elles proviennent de moi, et cette inscription, immuable et traçable, ne pourra jamais m’être volée. »




Retrouver son corps
Pour Pauline Faieff, cette libération s’acte donc en deux temps : en certifiant certaines parties de son corps sur la blockchain, mais aussi en s’obligeant à le regarder autrement, avec autant de bienveillance que de fierté. Jusqu’à en tirer un langage qui, finalement, semble avoir toujours été présent en elle. « Je n’ai pas créé “The Alphabet”, les lettres étaient déjà en moi, il me suffisait de bien vouloir les voir. Pour créer ce projet, je me suis regardée dans le miroir, j’ai enfin vu mon vrai reflet et des 500 photographies que j’ai tirées, les lettres se sont révélées à moi. Chacune des œuvres a été découverte, aucune d’entre elles n’a été volontairement créée avec un jeu d’ombre et de lumière, c’est naturellement qu’elles étaient inscrites en moi. »
« Je n’ai pas créé “The Alphabet” les lettres étaient déjà en moi, il me suffisait de bien vouloir les voir. »
Sur sa lancée, Pauline Faieff le confesse volontiers : la réappropriation de son corps est née d’un processus créatif relativement méticuleux. « C’est un projet en trois étapes : la première est celle du corps en tant que métadonnées. Pendant 8 mois, je suis retournée à trois reprises là d’où je viens, en Martinique, pour créer des autoportraits avec la lumière naturelle, sans aucun artifice visuel ou sur moi-même. J’ai choisi ce lieu car c’est à la fois un sanctuaire où je me sens en sécurité et un lieu qui m’a jugé et torturé. Des 500 photos que j’ai prises, j’ai scruté et analysé chacune d’entre elles pour en découvrir des lettres, 26. »
Passée cette première phase, l’artiste a ensuite voulu aller encore plus loin, quitte à ancrer son projet dans une histoire à la fois féminine et technologique. « Une fois les lettres découvertes, je les ai accompagnées d’un titre de nom féminin correspondant à ce que l’image me fait ressentir puis j’ai écrit une phrase poétique. La deuxième étape consiste en une collaboration avec l’artiste Harto, pour créer des lettres sur la base des 26 photographies en art génératif. Le corps va être codé. L’idée est de pouvoir créer ensuite des mots puis des poèmes avec le corps. »

Questionner la relation humain-machine
En agissant ainsi, Pauline Faeiff propose une manière subtile de reprendre possession d’un corps trop souvent vidé de sa substance dans un monde où la technologie se place souvent comme l’ennemi de la chair, qu’il s’agisse de la censure ou, au contraire, de l’hypersexualisation constante du nu féminin. « La technologie a toujours eu une place importante dans ma vie. Les notions de censure et de liberté d’expression font partie des piliers de l’écosystème Web3, dont je fais partie depuis bientôt quatre ans, et l’expansion de l’intelligence artificielle sont des éléments que je souhaitais incorporer dans mon art. Je souhaitais rappeler que, derrière la machine, il y a l’homme, que l’homme est expression et que l’on pouvait combiner l’humain et la technologie tout en ressentant. »
« Je souhaitais rappeler que derrière la machine, il y a l’homme, que l’homme est expression et que l’on pouvait combiner l’humain et la technologie tout en ressentant. »
Cette façon de lier corps et machine atteint son apogée dans la troisième et dernière étape du projet. « Pour conclure, je souhaite créer une expérience immersive autour de “The Alphabet”, qui réside sur le désir de sentir des émotions, de se sentir humain, de s’exprimer, d’être. Alors que le projet a été réalisé à base de mon corps, je souhaite le voir s’étendre à tous. L’idée est de prendre le temps, de prendre du temps pour soi, pour se découvrir, pour se comprendre, pour apprendre un langage qui est le nôtre. Le projet n’est pas encore figé mais les cinq sens seront en ébullition, le spectateur pourra découvrir sa propre lettre et peut-être même son propre mot. »


Le langage du corps
The Alphabet s’impose ainsi comme une œuvre résolument engagée, qui questionne l’ambiguïté de notre ère face à la question du corps. À la fois diabolisée et portée au nu, l’enveloppe – et notamment féminine – doit pouvoir compter sur des exemples de traitement différents, en dehors de la sexualisation et du tabou. Et ce, malgré les algorithmes biaisés. « Mon intention était de montrer que le corps humain n’est ni un objet ni une provocation sexuelle, rappelle l’artiste. C’était aussi une manière de mettre en défaut les algorithmes, de brouiller les repères pour qu’ils ne puissent plus reconnaître, ni censurer, ce qu’ils réduisent habituellement au silence. »
Si le point de départ est clair, au fur et à mesure de l’avancée du projet, l’implication de Pauline Faieff change. Si bien qu’elle finit par proposer une nouvelle définition de ce qui constitue un corps. « Au-delà de ce geste, l’idée est simplement de montrer que c’est ainsi que le corps existe. Avec ses lignes floues, ses creux béants, ses pores dilatés, ses cicatrices. J’ai voulu révéler cette beauté de l’imperfection, qui ne se limite pas au physique mais s’étend à l’esprit. Car apprendre à lire le corps de si près, c’est comme apprendre une nouvelle langue : il faut du temps, de la patience, de l’attention pour parvenir à se comprendre. C’est comme si l’œuvre elle-même demandait à figer le temps, à ralentir, et ainsi ceux qui font ce choix peuvent déceler le message derrière l’œuvre ; chacun a sa propre langue vivante, à la fois intime et universelle, fragile et éternelle. »
« Apprendre à lire le corps de si près, c’est comme apprendre une nouvelle langue : il faut du temps, de la patience, de l’attention pour parvenir à se comprendre. »
Devenu langage, le corps de Pauline Faieff rappelle qu’il a finalement toujours été un outil d’expression, qui ne peut mentir, et ce malgré les contraintes du monde extérieur. Nos lèvres se pincent de tristesse, notre ventre se tord d’angoisse, nos joues rosissent de bonheur, et nos jambes tremblent d’inquiétude. Une vérité également transmise par l’image, qui constitue, elle aussi, un langage à part entière pour l’artiste. « L’image est pour moi un langage universel, les émotions partagées qui s’en dégagent n’ont pas besoin de traduction, chacun est libre de lire, de ressentir et de projeter selon son regard. Elle exprime sans expliquer. Là où parfois les mots échouent, là où parfois les frontières séparent, là où parfois les règles nous perdent. Avec “The Alphabet”, cette conviction prend corps : mes photographies ne se contentent pas de représenter, elles deviennent lettres, puis mots, puis poèmes. Elles prouvent que l’image n’est pas seulement un langage universel, c’est aussi une écriture vivante. »