Sélectionné au 79ème Festival de Locarno, le dernier moyen-métrage de Caroline Poggi et Jonathan Vinel, The Blessing, met en scène une bande de noctambules retranchés dans un bar où la musique ne doit jamais s’arrêter.
« Please don’t stop the music », ordonnait Rihanna en 2007. En un sens, le duo de cinéastes Caroline Poggi et Jonathan Vinel défend la même idée et fait de cette injonction une forme de pacte de survie : si l’on ne veille pas à ce qu’il y ait toujours de la musique, quelque chose de terrible pourrait bien arriver… Coproduit par le Fonds cantonal genevois d’art contemporain, The Blessing s’inspire du Masseria, un bar d’Ajaccio tenu par le père de la réalisatrice pendant plus de quarante ans. Profondément affectée par la fermeture de ce qui a non seulement été le théâtre de son enfance, mais aussi un lieu de vie, voire un refuge de quartier, Caroline Poggi rend aujourd’hui hommage à tous ces rideaux de fer baissés.

Le bar comme espace social
Pour retranscrire le plus finement possible l’atmosphère précise du Masseria, odeurs et textures comprises, le duo a établi son tournage à La Chomonerie, à Paris. Ironie du sort ? Le bar a lui aussi mis la clé sous la porte peu après le tournage… Devant la caméra, les acteurs Erwan Kepoa Falé et Aomi Muyock interrogent : que se passe-t-il vraiment quand la fête est finie ? De quelle réalité la fermeture de ces zincs de quartier est-elle le témoignage ? Où les communautés locales, désormais privées de points de ralliement, se rassemblent-elles ? Discutent-elles ? Existent-elles ensemble ? Au-delà de la fête, c’est là le vrai sujet de The Blessing : la fermeture des bars, ainsi que des espaces associatifs, comme facteur d’isolement.
Une étude de l’Observatoire du bien-être, dirigé par l’économiste Claudia Senik et menée pour le Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap), vient d’ailleurs confirmer ce point de vue en établissant un lien entre la fermeture massive des PMU et l’augmentation du vote en faveur du Rassemblement National. Le nom de cette étude ? « Quand les bars-tabacs ferment. L’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France ». Isolé de ses proches, l’ancien client se transformerait alors en ermite, sans personne avec qui confronter ses idées. Probablement conscient de ce danger, Caroline Poggi et Jonathan Vinel rendent ainsi hommage dans leur moyen-métrage à des organisateurs de soirées parisiennes qui, à travers des lieux comme Le Sample ou La Station, luttent à leur échelle pour réunir les gens. Dans un style qui s’éloigne de la réalité virtuelle, du jeu vidéo ou du cinéma d’animation – trois médiums ayant fait leur réputation -, les deux compères filment ici une danse qui ne doit jamais s’arrêter, moins dans l’idée de célébrer la fête que de refuser sa disparition. Et tout ce qui en découle.