Tourné à la fin des années 2000 dans les couloirs fantômes d’un musée parisien laissé à l’abandon, ce film-fleuve de Pierre Huyghe est l’une des œuvres les plus troublantes de son siècle, à mi-chemin entre un rituel de séparation et une plongée dans la psyché collective.
Un lapin blanc en 3D, des acteurs au visage masqué par des livres ouverts, des squelettes faisant le ménage entre des vitrines figées… Bienvenue dans The Host and the Cloud, film de deux heures signé Pierre Huyghe, tourné au musée des Arts et traditions populaires de Paris, fantôme du jardin d’Acclimatation depuis sa fermeture en 2005.
Présentée pour la première fois en 2010 à la galerie Marian Goodman, l’œuvre a s’appuie sur un dispositif simple, mais qui donne le tournis. Lors de trois soirées de tournage en direct, à l’occasion de ces différentes « fêtes populaires qui ont colonisé le temps » – Halloween, la Saint-Valentin, le 1er mai -, une quinzaine d’acteurs et un public d’initiés ont investi les salles poussiéreuses du musée, sans scénario imposé. Trois drôles de soirées capturées par cinq caméras, qui révèlent la présence d’un hôte mystérieux : ce fameux lapin blanc.

Une fiction qui s’invente sa propre réalité
À situer entre un rêve fiévreux, une séance d’hypnose qui tourne mal et un remake douteux d’Alice au Pays des Merveilles, The Host and the Cloud pose en réalité la question complexe de la contamination mentale. Comment les récits médiatiques, les fêtes populaires, les archives traumatiques reconfigurent-ils notre imaginaire sans que l’on s’en aperçoive ? Pour y répondre, l’artiste convoque le procès d’Action Directe, le couronnement de Bokassa, un viol survenu dans Second Life… Autant de fragments du réel rejoués, dédoublés, jusqu’à perdre leur sens premier, dans lesquels les figurants d’une Histoire en cours sont rendus identifiables par leur absence de visage, remplacé par des livres ouverts lumineux. « Fondamentalement, c’est une histoire de migration d’un état vers l’autre, résume l’artiste pour Zerodeux, La condition du migrant est une des conditions du conte de notre présent. »

C’est précisément là, dans cette relecture du conte, cette approche politique et cette vision presque futuriste du monde, que The Host and the Cloud devient intéressant. En 2010, ces visages effacés semblaient relever du rêve d’artiste ou de la dystopie science-fictionnelle. Quinze ans plus tard, ils ressemblent à nos contemporains absorbés derrière leurs casques VR ou le regard fixé sur leurs smartphones. Visionnaire, Pierre Huyghe avait ainsi anticipé une humanité appareillée, abstraite, navigant dans l’entre-deux du réel et du simulé. Un monde qui se cache les yeux, pour mieux les ouvrir.