« Tokyo Dragon Sight » de Valentin Dommanget : une mémoire visuelle poétique

"Tokyo Dragon Sight" de Valentin Dommanget : une mémoire visuelle poétique

À travers Tokyo Dragon Sight, Valentin Dommanget livre une œuvre hybride, à la croisée des chemins entre photographie argentique, peinture numérique et intelligence artificielle. Édité par Four Eyes éditions, ce projet est bien plus qu’un simple recueil d’images. C’est une immersion dans un Tokyo réinterprété par le prisme d’un artiste fusionnant tradition et modernité.

Artiste et designer français né en 1988, Valentin Dommanget est installé à Tokyo depuis plus de quatre ans. Sa pratique s’ancre dans l’art synthétique, une approche qui mêle techniques traditionnelles et outils numériques. Au cœur de la capitale japonaise, il a su imposer son univers singulier en exposant ses créations dans diverses galeries et en collaborant avec des marques, notamment celle du jeu de cartes Magic: The Gathering. « J’aime aussi me promener avec un café dans la main gauche, mon boitier argentique dans la main droite, et capturer des souvenirs visuels sur pellicule », ajoute l’artiste, diplômé d’une licence en Design de mode, textile, environnement à l’ENSAAMA à Paris et d’un master en Beaux-Arts à Central Saint Martins, à Londres. Influencé par la science-fiction, l’art ancien et l’histoire de l’art, son travail oscille entre exploration technologique et voyage contemplatif.

Photo d'une vieille maison tokyoïte, avec un jardin entouré d'un mur de briques blanches.
©Valentin Dommanget

Tokyo, ville contrastée

Tokyo Dragon Sight émane d’une accumulation de clichés et de souvenirs capturés pendant six années. Pour Valentin Dommanget, l’acte de photographier s’apparente à un moyen d’archiver des fragments de vie, de conserver une trace du réel. Pourtant, ce livre ne se limite pas à un travail documentaire. Il se compose d’images argentiques, d’illustrations numériques et de haïkus générés par IA. Le dialogue ainsi créé entre l’humain et la machine confère à cette œuvre une dimension quasi onirique.

Tokyo étant une ville où les dissemblances foisonnent, à la fois profondément ancrée dans ses traditions et tournée vers le futur, c’est cette dualité que l’artiste présente en juxtaposant photographie et art digital. « Avec l’explosion de la bulle économique à la fin des années 1990, Tokyo s’est cristallisée dans un état d’entre-deux, entre la beauté du monde ancien et celle du super-modernisme, donnant lieu à une ville de tous les contrastes », explique-t-il. Notons également que les deux formes d’expression utilisées par Valentin Dommanget ne s’arrêtent pas à un simple assemblage d’images : les couleurs, les textures et les émotions se répondent, créant ainsi un univers cohérent et immersif.

Collage numérique aux formes psychédéliques.
©Valentin Dommanget

Une esthétique en mutation

Entre réel et virtuel, Valentin Dommanget puise son inspiration dans les codes visuels de la culture numérique, les glitchs informatiques et les esthétiques cybernétiques. Sa fascination pour les jeux vidéo open-world, où l’exploration est infinie, influence sa manière de concevoir l’image. « Pour la création, j’utilise plusieurs logiciels, allant des émulateurs vintage, comme le tout premier MacPaint, aux outils modernes, tels que la VR pour la peinture en 3D », dévoile-t-il. Au gré des expérimentations, le créateur numérique recompose ses visions en une matière mouvante, où se superposent « des fluides, du minéral, des évaporations, des explosions, et surtout des changements d’état constants, qu’ils soient physiques ou imperceptibles, comme les mutations générationnelles. »

L’influence du Japon dans l’œuvre de Valentin Dommanget ne se limite pas à l’esthétique des estampes ukiyo-e, des mangas ou à l’imaginaire cyberpunk. Elle réside aussi dans une sensibilité plus profonde, imprégnée par le quotidien tokyoïte et ses contrastes saisissants. « Ces éléments m’ont permis d’éveiller ma curiosité pour ce pays et m’ont poussé à approfondir mes connaissances sur la philosophie et la sociologie japonaises, affirme-t-il. Mais c’est davantage le mode de vie à Tokyo qui m’a permis de prendre conscience de l’impact direct de mes gestes. C’est ainsi que la culture japonaise m’a intrinsèquement altéré, et influence désormais ma vision artistique ».

Gros plan sur des casiers d'école blancs d'où émerge une feuille représentant un personnage de manga.
©Valentin Dommanget

L’IA, une alliée poétique

L’intégration de l’IA dans Tokyo Dragon Sight ne relève pas d’un simple effet de style, mais d’une volonté de dialogue. Valentin Dommanget l’a utilisé pour générer des haïkus, ces poèmes courts japonais en 5-7-5 syllabes, qui viennent ponctuer l’ouvrage et apporter une voix supplémentaire au récit visuel. « En engageant l’IA, le désir était de partager simplement sa vision et de démontrer les perspectives sensibles et poétiques de la machine, défend l’artiste. À mon sens, il est possible d’envisager un monde où cette technologie peut embellir notre quotidien. Il nous appartient d’engager une conversation bienveillante avec cette nouvelle forme d’intelligence, qui ne cessera de nous surprendre dans le bon sens, si nous avançons vers elle avec des valeurs plus pures et chaleureuses ». Loin d’un simple gadget, cette collaboration homme-machine enrichit cette publication et interroge notre rapport à la technologie.

Plutôt que d’opposer l’art traditionnel à l’art numérique, Valentin Dommanget les fait coexister avec justesse, démontrant ainsi que la création peut s’épanouir dans la complémentarité. En associant ces deux mondes, l’artiste offre aux lecteurs un espace d’exploration, un territoire hybride où se rencontrent les réminiscences argentiques et les hallucinations numériques. Un récit visuel qui trouve son écho dans le haïku que Valentin Dommanget a souhaité nous partager pour résumer toute la philosophie de son projet :

Pages en open world,
Connexion techno photo,
Conscience partagée.

  • Tokyo Dragon Sight, Valentin Dommanget, collection Archive de Four Eyes éditions, 56 pages, 25 euros.
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