Trevor Paglen – Hallucinations augmentées

22 janvier 2025   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Trevor Paglen - Hallucinations augmentées
Portrait de Trevor Paglen ©Art21

Né en 1974, l’Américain s’amuse avec sa dernière série (Evolved Hallucinations) à déformer nos rêves et nos cauchemars dans des œuvres IA qui doivent autant à la peinture abstraite et aux ambiances lynchéennes qu’aux visions troublées de son auteur.

À l’ère des plateformes saturées de « contenus », repérer des œuvres qui méritent que l’on y pose un regard n’a rien d’évident. En novembre dernier, Paris Photo représentait ainsi l’opportunité de sortir du microcosme numérique, d’aller à la rencontre d’artistes visant à créer des dialogues entre le médium photographique et de nouvelles technologies informatiques. Lors de l’événement, un nom a particulièrement retenu notre attention : celui de Trevor Paglen, dont la dernière série, Evolved Hallucinations, réalisée à l’aide d’une IA, donne la mesure de l’intensité poétique d’un travail où les polaroïds, le symbolisme et la métaphore constituent une esthétique fondatrice. « C’est comme de plonger dans le cerveau d’une intelligence artificielle et d’y voir ce qui s’y passe », dira fort à propos notre journaliste, Benoît Gaboriaud.

Vision troublée d'un corps déformé dans un style proche de la peinture abstraite.
Evolved Hallucinations ©Trevor Paglen
Vision troublée dans un style abstrait d'une guerre sans soldats.
A War Without Soldiers, série Evolved Hallucinations Trevor Paglen

Troubler le regard

C’est vrai qu’il y a quelque chose de profondément immersif et troublant dans le travail de l’artiste américain, auréolé du prix de la Deutsche Börse Photography Foundation en 2016. Persuadé qu’un « paysan espagnol du Moyen Âge voit une comète d’une manière totalement différente d’un architecte contemporain », ou qu’un « sémioticien du début du XXe siècle peut comprendre les images d’un rêve de manière tout à fait différente d’un neuroscientifique cognitif d’aujourd’hui », Trevor Paglen, 50 ans, travaille notre rapport à ce que l’on voit. Ce qui n’a rien d’une mince affaire au sein d’une époque où l’IA jette le trouble sur chaque photo. Pour Evolved Hallucinations, il a ainsi créé ses propres modèles en se basant sur « un large éventail de visions historiques, culturelles et notionnelles de notre monde », l’idée étant d’utiliser un vocabulaire d’images tiré « de la littérature, de la philosophie, de la poésie, du folklore et des traditions spirituelles ».

Vision troublée et en gros plan d'une plante en train d'éclore.
Alabama Canebrake Pitcher Plant #1 (Corpus: American Predators), série Evolved Hallucinations ©Trevor Paglen
The River of Slime #2 (Corpus: Circles of Hell), série Evolved Hallucinations ©Trevor Paglen

Accepter la subjectivité de l’œil humain

Aux côtés de la Fellowship Gallery, qui représente également les non moins intéressants Holly Herndon & Mat Dryhurst, Trevor Paglen ose donc poser ces multiples questions : est-ce possible de construire des modèles d’IA qui acceptent le caractère subjectif de l’œil humain ? À quoi pourrait ressembler le monde à travers les « yeux » de futures algues sur une terre post-humaine ? Quelle serait notre vision du monde si celle-ci résultait d’un être semblable à Cassandre, à même de voir l’avenir mais bien incapable de l’anticiper ou de le transformer ? « La série Evolved Hallucinations est ma réponse partielle à ces diverses questions », conclut-il, fier d’avoir réalisé là un travail puissamment suggestif, du genre à stimuler l’imaginaire autant que la perception.

À lire aussi
Holly Herndon & Mat Dryhurst : 5 dates clés d'une carrière au service de l'expérimentation
Mathew Dryhurst & Holly Herndon © Herndon Dryhurst Studio
Holly Herndon & Mat Dryhurst : 5 dates clés d’une carrière au service de l’expérimentation
Duo incontournable de l’art numérique, Holly Herndon & Mat Dryhurst considèrent l’IA comme un outil créatif. Un parti pris clairement…
14 novembre 2024   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Hans Ulrich Obrist : "Aujourd'hui, l'œuvre n'a plus à être une entité close"
Portrait de Hans Ulrich Obrist ©Elias Hassos
Hans Ulrich Obrist : « Aujourd’hui, l’œuvre n’a plus à être une entité close »
Depuis 2006, année où il prend en charge la direction artistique de la Serpentine Gallery, Hans Ulrich Obrist a fait de l’institution…
18 octobre 2024   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Twin Peaks : quand David Lynch adaptait sa série culte en VR
« Twin Peaks VR”
Twin Peaks : quand David Lynch adaptait sa série culte en VR
Le cinéma pleure la mort de l’un de ses plus grands représentants. L’un des plus singuliers également. Décédé ce jeudi 16 janvier à l’âge…
17 janvier 2025   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Explorez
"(Dé)jouer les mondes" : le jeu vidéo en mode résistance
Afrah Shafiq, “Nobody Knows For Certain” © Grégoire Édouard
« (Dé)jouer les mondes » : le jeu vidéo en mode résistance
Avec (Dé)jouer les mondes, le Grenier à sel réunit neuf artistes issus de quatre continents autour d’un même médium : le jeu vidéo....
09 octobre 2026   •  
Écrit par Benoit Gaboriaud
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
“inference_commons” © David Lazar
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
Peut-on fêter son vingt-cinquième anniversaire sans s’accorder ne serait-ce qu’une pensée nostalgique ? Le Maintenant Festival prouve que...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
LoVid, l'histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
LoVid, l’histoire du duo new-yorkais en 5 œuvres essentielles
Depuis 2001, Tali Hinkis et Kyle Lapidus, les deux trublions qui se cachent derrière le duo new-yorkais LoVid, fabriquent leurs propres...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Andy Warhol, pape du petit écran ?
Tournage à la Factory, New York, 1969 © Andy Warhol
Andy Warhol, pape du petit écran ?
En parallèle à son exposition parisienne, centrée sur ses dessins, la Herbert Foundation-Loods, présente l'œuvre de Warhol sous un angle...
06 octobre 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Nos derniers articles
Voir tous les articles
À la Bourse de Commerce, Barbara Kruger raconte l’histoire des larmes
“The History of Tears”, vue de l'exposition “Remember Me”, Bourse de Commerce, Paris © Barbara Kruger
À la Bourse de Commerce, Barbara Kruger raconte l’histoire des larmes
Noir, blanc, rouge : à la Bourse de Commerce, Barbara Kruger recouvre la rotonde de « The History of Tears », une installation faite de...
À l'instant   •  
Écrit par Zoé Terouinard
"(Dé)jouer les mondes" : le jeu vidéo en mode résistance
Afrah Shafiq, “Nobody Knows For Certain” © Grégoire Édouard
« (Dé)jouer les mondes » : le jeu vidéo en mode résistance
Avec (Dé)jouer les mondes, le Grenier à sel réunit neuf artistes issus de quatre continents autour d’un même médium : le jeu vidéo....
09 octobre 2026   •  
Écrit par Benoit Gaboriaud
Albrecht Dürer, l’héritage d’un maître à l’ère numérique ?
“Melencolia I (B. 74; M., HOLL. 75)” © Albrecht Dürer
Albrecht Dürer, l’héritage d’un maître à l’ère numérique ?
Cinq siècles après sa mort, le graveur de Nuremberg continue d’influencer toute une génération d’artistes, jusqu’à ceux qui font des...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Zoé Terouinard
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
“inference_commons” © David Lazar
Maintenant Festival : imaginer des futurs désirables
Peut-on fêter son vingt-cinquième anniversaire sans s’accorder ne serait-ce qu’une pensée nostalgique ? Le Maintenant Festival prouve que...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt