Et si les sous-sols d’une ville permettaient de mieux se comprendre soi-même ? C’est le pari réussi par Ugo Arsac, lauréat 2026 du grand prix de la compétition immersive du Festival de Cannes, avec Katábasis : un film interactif au sein duquel le spectateur se balade dans les tréfonds de New York à la rencontre des personnes évoluant réellement dans ce monde. Entre réflexion philosophique, documentaire et jeu vidéo, l’artiste marseillais décrypte ici les secrets d’une œuvre qui invite à penser le monde autrement.
Avec Katábasis, tu as créé une œuvre hybride, immersive et documentaire. Est-ce dans l’idée de lier perpétuellement le réel et l’art numérique ?
Ugo Arsac : J’ai commencé par un parcours classique : je suis passé par les Beaux-Arts et les Arts Décoratifs à Paris, puis je me suis dirigé vers la vidéo avant d’intégrer le Fresnoy. Avant de m’intéresser à l’immersif, j’ai pu réaliser des documentaires de cinéma et, aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’approcher mes sujets en tant que documentariste. C’est ce qui m’intéresse et c’est ce qui explique pourquoi mes œuvres interactives entretiennent un lien étroit avec le réel !
Dans Katábasis, le spectateur/acteur se balade dans les sous-sols new-yorkais et rencontre des personnes évoluant au sein de ce milieu. Tous ces échanges, c’est indéniable, accentuent la sensation d’être à la fois dans une œuvre d’art et un documentaire. Qu’est-ce qui t’a incité à adopter cette approche ?
Ugo Arsac : J’ai vu un film qui m’a profondément marqué : Dark Days de Mark Singer, qui a gagné le grand prix à Sundance en 2000. Il parle des personnes appelées les « mole people », littéralement « le peuple des taupes », les sans-abris qui vivaient dans les sous-sols de New York avant le 11 septembre et qui ont été évacués par la suite. J’ai tellement été absorbé par ce film et ce qu’il racontait sur les souterrains que j’ai voulu construire mon projet autour de ce sujet.
Rapidement, je me suis rendu compte qu’il porterait sur les différents milieux sociaux qui y cohabitent encore : les graffeurs, les personnes qui font de l’exploration urbaine, mais aussi les personnes qui travaillent dans les sous-sols, les policiers, les détectives. Katábasis veut parler de ce qui se cache en profondeur, de nos ombres et de nos pensées qui se reflètent dans les souterrains. En parlant avec ces gens, j’ai réalisé qu’ils disaient quelque chose du monde américain des années 2023-2026 – le temps de mon projet. Alors, j’ai décidé de conserver ces entretiens. Pour moi, Katábasis est une archive du monde souterrain new-yorkais qui donne à voir un moment précis, si ce n’est unique.

Il y a également un aspect mythologique dans ce film, Katábasis, ou « catabase », étant un mot grec utilisé pour faire référence à la descente du héros dans le monde des Enfers…
Ugo Arsac : Oui, complètement ! Ça fait plusieurs œuvres que la mythologie est présente au sein de mon travail. Mon premier film était un film sur Orphée, et je l’avais présenté au short film Corner à Cannes, il y a dix ans. J’étais déjà passionné de mythologie, mais aussi par L’Enfer de Dante. Pour Katábasis , l’ambition était donc assez claire : je voulais proposer aux gens de faire leur propre voyage en enfer, avec tout ce que cela suppose de découverte et d’introspection.
Selon le chemin que l’on emprunte ou le temps que l’on décide de passer dans les salles souterraines, Katábasis peut durer entre sept et quarante-sept minutes… Est-ce que parce que tu refusais de figer ton récit dans un format trop rigide ?
Ugo Arsac : J’ai toujours trouvé que les œuvres immersives pouvaient être un peu angoissantes. Quand on te dit : « tu vas être immergé physiquement pendant dix minutes », ça peut faire peur. Avec Katábasis, j’ai voulu que les gens puissent sortir s’ils le souhaitent. Il y a donc plusieurs sorties, on peut avoir un début et une fin d’expérience en dix, en vingt ou en quarante-cinq minutes.
Quoiqu’il en soit, il y a trois niveaux de profondeur : au début, le ton est plutôt introductif, histoire de sortir des clichés que l’on a des souterrains. Le milieu s’attache à montrer des histoires qui permettent d’approfondir ces a priori. Quant au troisième niveau, il aborde des choses plus intimes, familiales, des sujets plus impactants et deep !
Les deux premières sorties, sans voix off, sont très rapides et se concluent de la même façon : en se faisant arrêter par la police qui crie « Freeze Motherfucker ». Ensuite, surgit la voix de Terry Williams – un anthropologue et ethnologue incroyable – qui nous accompagne et nous offre quelques pistes de réflexion. L’idée est de quitter l’expérience en ayant acquis quelque chose.
« Katábasis est une archive du monde souterrain new-yorkais qui donne à voir un moment précis, si ce n’est unique. »

L’idée est extraordinaire mais comment as-tu eu accès aux sous-sols de New York ?
Ugo Arsac : Ça a été un peu compliqué (rires) ! Avec la Villa Albertine (un programme de résidences aux États-Unis, mis en place par le gouvernement français en 2021, ndlr), chez qui j’étais en résidence, on a essayé toutes les voies légales : on a sollicité la mairie, fait des demandes d’autorisations… On n’a eu que des refus.
Ensuite, je suis passé par les réseaux sociaux. Je connaissais déjà bien le monde de l’urbex, ce qui m’a permis d’entrer en contact avec une anglaise, Lucy Haltner. On s’est donné rendez-vous au sein des catacombes, où j’exposais. C’est à ce moment-là qu’elle m’a proposé de m’assister pour le projet. Plus tard, j’ai découvert qu’elle était une sorte de point névralgique au sein de la communauté souterraine de New York et de Londres. Des personnes qui étaient très méfiantes de prime abord ont alors accepté de participer à Katábasis. Elle est tellement influente que j’ai moi aussi fini par être inclus au sein de cette communauté – je la remercie énormément pour ça. D’ailleurs, Lucy était avec moi à Cannes. Elle a l’air toute gentille, toute normale, mais crois-moi, à côté de ça, elle est capable d’escalader sans être assurée des buildings de trois cent mètres de haut !


Dans ce contexte-là, comment as-tu pu prendre le temps de te balader dans les souterrains et faire du mapping ?
Ugo Arsac : Je me suis rendu cinq fois à New York, à chaque fois pendant un mois. La première fois, comme je le disais, je n’y connaissais rien, je n’avais pas de contact. Mais la deuxième fois, c’était différent. J’ai donc sollicité Leica – je les ai harcelé – pour qu’ils me prêtent leur scan 3D, qui cochait toutes les cases de ce dont j’avais besoin : il est léger, scanne en temps réel et peut capturer dans l’obscurité, tandis que sa mobilité me permet de partir vite si besoin.
Visuellement, le scan fait des points et c’est ce que j’ai conservé dans l’œuvre, cette capture brute. Dans Katábasis, il y a parfois des endroits étranges, des moments où des points émergent et créent des sortes de lignes qui correspondent à toutes ces fois où je me suis pris un caillou, où j’ai bougé, où j’ai couru. J’essaie toujours de garder ces « erreurs » dans une démarche documentaire, tout en rendant la capture la plus belle possible. Je n’ai évidemment pas scanner tout le sous-sol new yorkais, et puis il y a des règles : il ne faut jamais scanner les entrées et les sorties, les endroits avec des caméras, les zones avec des enjeux, etc. Il y a de gros risques en termes de sécurité.
Mon travail a ensuite été de traiter les scans. Avant, je demandais à un opérateur 3D. Finalement, j’ai décidé de traiter les scans moi-même. Puis, avec l’aide de Mounir Ayache, on a fait ce que l’on appelle de la « maçonnerie », c’est-à-dire qu’on a créé des ponts entre chaque scan. Je tiens aussi à préciser que l’aspect digital de Katábasis n’est pas apparu tout de suite ; j’ai d’abord construit la carte avec de la pâte à fixe et des petits bouts de papiers !

En un sens, Katábasis s’incrit donc dans une démarche collective ?
Ugo Arsac : Le grand cerveau qui a rendu Katábasis possible, c’est Benjamin Kuperberg, développeur responsable dont le métier est de fabriquer des softwares. En gros, il a créé un jeu vidéo pour que je puisse créer mon propre jeu vidéo. Il m’a même fait des manettes pour que je puisse déplacer mes éléments à l’intérieur, gérer les vitesses, placer mes hauteurs ou mes personnages…
« Dans Katábasis, il y a des moments où des points émergent et créent des sortes de lignes qui correspondent à toutes ces fois où je me suis pris un caillou, où j’ai bougé, où j’ai couru. »


Lorsque tu as reçu le prix de la « meilleure œuvre immersive » à Cannes, tu as tenu à remercier Antoine Boucherikha, le designer son, qui a créé une ambiance sonore incroyable !
Ugo Arsac : On s’est rencontré sur IN-URBE, un projet réalisé à l’époque du Fresnoy. On s’est si bien compris qu’on travaille toujours ensemble. Il a une démarche qui se rapproche beaucoup de la mienne et que je relie au documentaire. Sincèrement, il faut le voir bidouiller tous ses micros, qu’il colle contre des parois, qu’il met dans l’eau, dont il se sert pour capter l’électromagnétisme en stéréo ou tenter un tas de petites choses expérimentales. Je l’ai amené à New York dans les souterrains et il a vraiment capturé tout l’environnement audible et inaudible des lieux. L’idée était de récolter assez de matière pour composer un son capable de traduire la réalité invisible de ces souterrains.
Et comment s’est passé l’enregistrement sonore des interviews ?
Ugo Arsac : Je voulais le faire sur le terrain, mais c’était impossible… Onassis Onx, une plateforme dédiée à l’art et aux technologies de pointe, m’a donc accueilli dans un ses studios et m’a laissé une pièce à disposition qui était également en sous-sol ! Puis, j’ai pu nouer un partenariat avec DEPHTKIT, le leadeur mondial la capture volumétrique. Ainsi, on a pu capturer à la fois physiquement et oralement les personnes interviewées.

Making of de Katábasis © Ugo Arsac
Quand on remporte un tel prix à Cannes, au sein d’un secteur encore émergent, est-ce qu’on ressent tout de suite une attention particulière ?
Ugo Arsac : Déjà, j’ai gagné un beau bouquet de fleurs, beaucoup d’émotions, de la reconnaissance et, j’ai l’impression, du travail pour les trois, quatre prochaines années. Il y a des gens qui ont commencé à me proposer des projets, des expos. Le prix a créé ce truc bizarre où des personnes que j’avais croisé une fois et qui m’avaient un peu snobé se sont soudainement rappelées à mon bon souvenir ! Ça fait plaisir, mais ça n’en reste pas moins étrange…
Après, je ne pense pas que Cannes Immersif et le festival de Cannes fusionnent tout de suite ! Le monde du cinéma et de l’art contemporain sont là depuis hyper longtemps, ce qui crée une certaine rivalité acec nous. Ils dénigrent un peu l’art immersif, l’art numérique. La communauté de l’art numérique est plus petite, on se partage la plupart du temps les choses. À l’inverse, au sein de l’art contemporain, du cinéma ou du monde des galeries, je me prends souvent des portes. Mais le nouveau film de Quentin Dupieux, Le vertige, présenté à Cannes, a su créer le buzz grâce à son recours à une technologie d’animation rudimentaire. Alors, qui sait ? Peut-être que, d’ici dix ans, l’immersif et le cinéma pourront enfin cohabiter.
Tu dis avoir déjà du travail pour les trois prochaines années. As-tu déjà en tête ton prochain projet ?
Ugo Arsac : Je me suis rendu compte qu’il y avait un lien entre chacun de mes projets : je suis particulièrement intéressé par les endroits inaccessibles et les personnes invisibilisées. J’ai fait un projet qui s’appelle Girlfriend Experience (GFE) sur le besoin d’amour et de tendresse dans notre société par le biais des travailleuses du sexe à Marseille, j’ai travaillé sur les grands fonds océaniques à Taïwan ou dans les centrales nucléaires, sur les souterrains divers.
Aujourd’hui, je me lance sur un projet dans les prisons romaines, sur le concept de liberté. Je voudrais qu’il y ait des ateliers d’expression en prison et essayer de faire vivre les différents biais d’enfermement qu’on vit tous dans notre société à travers les yeux de ceux qui vivent vraiment l’enfermement – les personnes emprisonnées.