Ulrike Rosenbach, pionnière féministe de l’art vidéo

Ulrike Rosenbach, pionnière féministe de l'art vidéo
©Ulrike Rosenbach

S’il existe des noms que l’histoire de l’art retiendra à coup sûr, celui d’Ulrike Rosenbach est définitivement l’un d’eux. Alors qu’une monographie pose un regard nécessaire sur la richesse de son travail (Witnesses), retour sur le parcours de la vidéaste et performeuse allemande, dont la carrière semble pouvoir se résumer en deux mots : expérimentation et féminisme.

Dans les années 1970, une femme se tient face à la caméra, tend un arc, vise une icône religieuse et libère sa flèche. Ce geste, à la fois sacrilège et libérateur, reste à ce jour l’une des images les plus marquantes de l’art vidéo féministe. Cette femme, c’est Ulrike Rosenbach, artiste allemande née en 1943, qui a su transformer son corps en manifeste et le médium vidéo en outil d’émancipation.

UlrikeRosenbach
« Il y avait environ 15 personnes dans sa classe, et j’étais l’une des premières femmes. »

Dès son plus jeune âge, Ulrike Rosenbach le sait : elle veut être artiste. Une profonde conviction qui la pousse à intégrer en 1964 l’Académie des Beaux Arts de Düsseldorf, où elle se forme d’abord à la sculpture et suit notamment les cours d’un certain Joseph Beuys – après avoir été confrontée au sexisme dans la classe de Norbert Kircke. « Lorsque je suis tombée enceinte, j’ai finalement postulé chez Joseph Beuys car Kricke pensait qu’une femme enceinte ne devrait pas forger ou travailler l’acier, raconte-t-elle lors d’un entretien accordé au Staedel Museum, La carrière de Beuys fut assez intéressante car ses convictions étaient complètement différentes. À cette époque, il y avait environ quinze personnes dans sa classe, et j’étais l’une des premières femmes. »

La rencontre avec Joseph Beuys se révèle donc essentielle pour la jeune femme. C’est d’ailleurs sous l’influence de l’artiste allemand, connu pour sa définition élargie de l’art, que Ulrike Rosenbach s’initie à l’art de la performance, au mouvement Fluxus et, surtout, à la subversion. Car si il y a bien une chose qui sous-tend l’ensemble de sa carrière, c’est ce désir de faire bouger les choses, quitte à choquer un peu. Et ça, pour une femme, c’est déjà beaucoup. 

Faire bouger les lignes

« La question féminine m’est venue très tôt, ça faisait partie de mon propre travail artistique, rappelle-t-elle à la Galerie Priska Pasquer, En 1969, je fondais déjà le premier groupe féminin à l’Académie des Arts Düsseldorf. Il n’y avait que cinq femmes présentes à l’époque ! ». Parmi elles, se trouve une élève américaine, ancienne étudiante de Judy Chicago, qui initie la petite bande à l’art féministe. « Judy Chicago a eu beaucoup d’influence. Pas directement sur moi mais aux États Unis, elle a été très influente sur les scènes vidéo avant-gardistes new-yorkaises, ce qui m’a poussé à m’intéresser à son travail et à découvrir d’autres noms comme Lucy Lippard qui a écrit un livre intitulé From The Center portant sur esthétiques féminines contemporaines. Dans cet ouvrage, on y trouvait des œuvres de Yoko Ono, Hannah Wilke… »

Déroulant le fil de ses souvenirs, Ulrike Rosenbach : « On avait également un bureau féministe, fondé par Lucy. C’était super ! Elle y invitait des artistes femmes outre-Atlantique à venir y présenter leurs écrits, ou des tirages. Elle y a même organisé une exposition de photographies, de vidéos et de nouveaux médias, ce qui était inhabituel, voire impossible à réaliser. À cette époque-là, artistes femmes n’étaient guère invitées à exposer lors d’expositions collectives ! Elle tenait réellement à changer ça. » Drôle d’époque, tout de même, où le simple fait d’être une femme qui ne souhaite pas jouer selon les règles des hommes suffit à rendre le travail de n’importe quelle artiste de cette génération a minima intéressant.

En noir et blanc, un écran de télévision avec une femme en gros plan est posé au sein d'un coquillage.
Aphrodite TV, 1975, photographie, 24 x 30 cm, collection privée ©ADAGP, Paris

Exister malgré le patriarcat

En 1971, nourrie de ces expériences, Ulrike Rosenbach change de cap. Finies les sculptures, elle se tourne vers la vidéo et réalise des courts-métrages en circuit fermé, c’est -à -dire qu’elle filme et projette des images simultanément. En parallèle, elle s’essaie à des travaux plus graphiques, réalisés à la main, qui lui permettent de se poser sur sa situation de femme dans une société patriarcale. Une prolongation logique de ses premiers travaux, dans lesquels elle mêlait sculpture et mise en scène performative de son propre corps. « J’ai réalisé mes premiers films parce que j’étais déçue de la façon dont mes collègues masculins essayaient de me filmer pendant mes créations,  confie-t-elle, Alors j’ai acquis mon propre matériel vidéo afin de pouvoir contrôler moi-même. »

UlrikeRosenbach
« La question féminine m’est venue très tôt, ça faisait partie de mon propre travail artistique. »

Si le sujet a toujours été féminin, désormais, le regard l’est aussi. Cette réappropriation de la narration lui permet d’ailleurs d’explorer des thèmes alors ignorés par les artistes masculins, comme la maternité, qu’elle exploite en 1972 dans Einwicklung mit Julia, où elle se filme en train de s’enrouler avec sa fille Julia, performant les liens entre gestation, identité et transmission. Exclue d’une classe à cause de sa grossesse, c’est finalement sa condition de mère qui l’amène à se tailler une solide réputation dans le cercle très fermé des artistes d’avant-garde.

Extrait vidéo en noir et blanc d'une mère portant sa fille sur ses genous.
Einwicklung mit Julia ©Ulrike Rosenbach

Fille, mère et professeure

Récurrente dans son travail, la thématique de la famille prend différente forme et permet de poser un regard neuf sur la place de la mère au sein de la société. En 1975, Ulrike Rosenbach présente ce qui reste à ce jour sa pièce la plus célèbre : Don’t Believe I Am an Amazon, une vidéo dans laquelle elle se présente, arc en main, pour tuer tous les clichés normatifs et réducteurs. « Je suis une Madone/Je suis une Amazone/Je suis Vénus/Je suis toutes celles-là ensemble et aucune de celles-là », peut-on l’entendre dire. Sans nier sa condition de femme, l’artiste y insuffle de la profondeur, une complexité peu dépeinte par les médias.

Lors d’un entretien accordé au ZKM, Ulrike Rosenbach rappelle que son véritable déclic artistique est justement lié à la figure de la mère. « Ce qui a déclenché ma réflexion artistique, c’est la mort de mes mères, c’est-à-dire de ma mère et de ma grand-mère, à six mois d’intervalle. C’était au début des années 1980. J’ai alors réalisé deux œuvres : Requiem für Mütter (Requiem pour les mères) et Denkmal für eine verzweifelte Frau (Monument pour une femme désespérée). Elles s’inscrivent dans un cycle sur les âges de la femme. Le premier âge est celui de la jeune fille, le deuxième la rencontre avec l’homme, et le troisième la rencontre avec la mère intérieure ou la vieille femme ».

UlrikeRosenbach
« Ce qui a déclenché ma réflexion artistique, c’est la mort de mes mères, c’est-à-dire de ma mère et de ma grand-mère. »

Requiem für Mütter est une action rituelle symbolique. Avec une perche d’équilibriste, aux extrémités de laquelle sont suspendues de grandes bannières photographiques représentant sa mère et sa grand-mère, l’artiste a marché sur soixante mètres au milieu d’une double ligne de feu. « Les bannières frôlaient les flammes, mais étaient traitées pour ne pas brûler », précise-t-elle. Denkmal für eine verzweifelte Frau, quant à elle, est une installation vidéo accompagnée d’une grande photo déposée au sol, semblable à une dalle funéraire, et un moniteur vidéo placé dans un coin de la pièce. « Sur l’écran, on voit ma grand-mère parler de ses deux filles, qu’elle a toutes deux survécues. Aux murs sont accrochées des serviettes raides, trempées dans la cire, portant les initiales des femmes de la famille et des photos de chapelets de roses blanches, comme on en trouve sur les tombes grecques. » 

Une femme tenant une perche entre les mains marche sur au milieu d’une double ligne de feu
Requiem für Mütter, 1980, Riehen, Basel, ©Ulrike Rosenbach, VG Bild-Kunst, Bonn, 2023, Klaus vom Bruch

Le savoir est une arme

Ce rapport à la mythologie, certes, Ulrike Rosenbach l’explorait déjà dans Don’t Believe I Am an Amazon, mais il devient ici prétexte à l’exploration ds thèmes plus personnels, comme son rapport à la famille ou à la mort. « En tant qu’artiste, je pense en images. Dans les mythes grecs, il y a l’image du monde souterrain. Pour y accéder, le défunt doit traverser le fleuve Styx. Dans les mythes égyptiens également, les morts voyagent sur l’eau vers l’au-delà. Le défunt arrive dans une région rocheuse, stérile, sombre et solitaire, détaille-t-elle, C’est exactement ce que j’ai ressenti après la mort de mes mères. Pendant deux ans, j’ai eu l’impression de descendre dans l’au-delà, sans voir de lumière. Ce fut une expérience profonde que j’ai partagée avec d’autres, qui avaient vécu des pertes similaires, comme celle d’une mère. » En tant qu’artiste féminine, Ulrike Rosenbach s’est également donnée un but : celui de la transmission, et de l’identification, l’un des grands problèmes féminins de son temps. Après tout, si les pensées des femmes sont absentes du débat public, est-ce seulement envisageable de se forger un modèle ? 

Peut-être est-ce son expérience d’étudiante, peut-être celle de mère. Peut-être est-ce dû également à l’influence de ses multiples rencontres. Toujours est-il que Ulrike Rosenbach est guidé depuis toujours par l’envie de transmettre un savoir. Le sien. Celui des autres. Ainsi, en 1976, elle fonde l’École pour le féminisme créatif, où elle poursuit son travail de déconstruction des clichés féminins et interroge les systèmes patriarcaux. L’école perdurera jusqu’en 1982, mais son militantisme, lui, ne faiblira jamais. Ni son goût pour l’enseignement, qui la conduit à intervenir dans divers instituts européens, dont l’Université des Arts de Berlin, l’Université des Arts appliqués de Vienne et l’Université d’Uetrecht. De 1989 à 2007, en parallèle de sa pratique, Rosenbach est professeure d’art médiatique à la Hochschule der Bildenden Künste Saar de Sarrebruck (dont elle fut la rectrice jusqu’en 1993). Et continue de poser, pierre après pierre, les bases d’un art féministe toujours plus solide. 

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