En écrivant ses lignes de codes à la main, Vera Molnár a passé près de huit décennies à faire dialoguer la douceur du fait-main et la rigueur de l’ordinateur. Disparue fin 2023, à 99 ans, l’artiste franco-hongroise aura même eu le temps de voir le Centre Pompidou lui consacrer une rétrospective. À l’occasion d’une semaine dédiée à son travail sur Fisheye Immersive, retour sur quelques-unes de ses œuvres emblématiques. Une liste non exhaustive, évidemment, mais qui dit déjà combien Vera Molnár a contribué à ouvrir le dialogue autour des arts numériques.

Letter Ms (From the Cycle M as in Malevich), 1961
Lassée de son fidèle carré, Vera Molnár trouve refuge dans la lettre M, dans lequel elle voit un presque-carré à la forme stylisée. Naît alors le cycle M comme Malevitch, hommage ironique au peintre du Carré noir, bientôt suivi de déclinaisons en N, en H ou en I. 2 Letter Ms capture ce moment emblématique où la lettre devient autant un motif plastique qu’un clin d’œil typographique. C’est aussi, à n’en pas douter, une manière subtile de militer en faveur de l’imprévisibilité des formes géométriques, elle qui souhaitait absolument faire entrer « au moins 1 % de désordre » dans ses compositions les plus strictes.

Molndrian, 1974
Contraction de Molnár et de Mondrian, Molndrian résume, en un mot-valise facétieux, toute une méthode de travail. Ce dessin à la plume traçante appartient à la grande décennie qui voit l’artiste franco-hongroise troquer le collage pour le calcul, où elle compose des variations générées par algorithme à partir de la grille orthogonale, signature du maître néerlandais. Un pastiche affectueux qui s’inscrit dans une démarche de réappropriation, d’hommage et de renouvellement, tout en faisant la démonstration de la re-programmation d’une grammaire (le style De Stijl) que l’on croyait immuable.

(Des)Ordres, 1974
Vingt carrés sur vingt. Des roses, des verts, des bleus, des oranges, tous imbriqués les uns dans les autres… À distance, l’œil perçoit surtout un vibrato chromatique, presque un effet de moiré. Et pourtant : on tient ici la démonstration d’une grande rigueur logique. Conservée au Victoria and Albert Museum de Londres, (Des)Ordres naît d’un algorithme dont Vera Molnár perturbe volontairement les paramètres, introduisant des ruptures aléatoires dans la régularité des carrés concentriques. Au dos de la feuille, on devine une nouvelle fois les perforations laissées par l’imprimante à bande, traces mécaniques d’une main qui n’a jamais vraiment lâché le crayon. Le fameux 1% si cher à son processus créatif.

Hyper-Transformation, 1974
S’il y a bien une série qui illustre son approche unique de l’art généré par ordinateur et algorithme, c’est Hyper-Transformation. Le point de départ de ce travail, décliné ensuite en sérigraphies colorées ? Le carré magique gravé par Albrecht Dürer dans Melencolia I, qui sert de matrice à une cascade de variantes calculées. Parce qu’elle est une historienne de l’art avant d’être une artiste. Et parce qu’elle voit en Dürer un des premiers artistes à avoir des références explicitement mathématiques, suffisamment en tout cas pour créer un premier pont entre son œuvre et une scène issue de l’art informatique. Répété à l’infini, le motif du carré concentrique se voit ici perturbé par la variation de certains paramètres. Les lignes deviennent alors des courbes. Quant au carré, il sert de prétexte à créer de la singularité.

Lettres de ma mère, années 1980-1990
C’est sans doute l’œuvre la plus intime de tout son corpus – du moins, la seule où elle tire les fils de sa relation maternelle. Entre 1981 et 1991, Vera Molnár reçoit de sa mère, restée à Budapest, des lettres dont elle observe l’écriture se transformer au fil du temps. Les lettres se font de plus en plus fébriles, presque illisibles. Plutôt que de les archiver, elle les reprogramme à l’aide d’un bras traçant qui reproduit, ligne après ligne, la dérive graphique de cette écriture maternelle, jusqu’à ce que les mots se brouillent en pur geste. Qui a dit que la rigueur algorithmique ne pouvait pas procurer d’émotion ?