Détentrice d’une carte blanche délivrée par le Musée de la Poste, où elle expose jusqu’au 27 avril 2026, Véronique Béland se raconte dans des œuvres interactives et réflexives, systématiquement redevables au pouvoir des mots.
À l’ère du numérique, les discussions peuvent sembler factices, les mots creux. Formulés par des IA pour plaire au plus grand nombre, empêchés par des algorithmes lisses, contraints par des caractères limités. Véronique Béland est de celles qui refusent cette uniformisation du dialogue. Invitée par le Musée de la Poste à réfléchir au Poids des mots jusqu’au 27 avril 2026, l’artiste originaire du Québec réintroduit le dialogue entre la main et la machine. Et s’affranchit, une fois pour toutes, des carcans empêchants du numérique.
Du livre au cosmos
Cette fascination pour l’univers des télécommunications, Véronique Béland ne l’a pas toujours ressenti. D’abord formé à la photographie, puis aux arts visuels et médiatiques à l’Université du Québec à Montréal, l’artiste se tourne dans un premier temps vers les livres d’artistes. Un premier lien entre image et mot qui la pousse, en 2010, à tenter l’aventure du Fresnoy. « J’en suis venue à faire des installations génératives, alors qu’au départ, je faisais plutôt des livres d’artistes, des œuvres audio, avec toujours un rapport assez important au texte, à l’écrit, raconte-t-elle. Je pense que ce sont mes racines, c’est là d’où je viens. Ce rapport à l’édition est resté, mais maintenant, il s’inscrit vraiment dans une démarche beaucoup plus proche de la programmation informatique, de l’intelligence artificielle. » Un changement dû à l’école française, qui l’introduit aux nouvelles technologies. « C’est comme un astéroïde qui m’a percuté et m’a fait complètement dévier de ma course – finalement pour le meilleur. La télécommunication, j’y suis arrivée d’abord parce que je m’intéresse au texte », résume Véronique Béland.


Alors, comment conjuguer amour du texte et désir de numérique ? Pour sa première œuvre multimédia, Véronique Béland semble avoir trouvé la solution dans les étoiles. « Ma première installation générative s’intitule “This is Major Tom to Ground Control”. En partenariat avec l’Observatoire de Paris, j’ai eu accès à un petit radiotélescope captant des ondes radio du cosmos. L’œuvre, un programme générant du texte aléatoire à partir de ces ondes, prenait la forme d’une grande installation immersive où une voix de synthèse énonçait ces “messages de l’univers”. Elle marque le début de ma démarche autour des phénomènes scientifiques imperceptibles, que je cherche à traduire de manière poétique et sensible. »
« La télécommunication, j’y suis arrivée d’abord parce que je m’intéresse au texte. »
Ça y est, c’est la révélation. La Canadienne sait désormais exactement où elle va, et où elle doit être en tant qu’artiste. « J’étais en demande de nouveaux médias pour essayer d’explorer, d’expérimenter, se souvient notre interlocutrice. L’amour du texte était toujours là, mais j’avais le désir de l’assouvir en dehors des formes traditionnelles. » Cet amour du texte constitue le fil rouge d’une carrière qui s’écrit encore, et qui a su séduire le Musée de la Poste, institution phare de la communication à la française. Lettres d’amour et timbres collectors dorment dans les archives, et n’attendent que la main de Véronique Béland pour prendre vie dans notre siècle. Émerveillée, l’artiste prend alors connaissance de la matière avec laquelle elle s’apprête à travailler dans le cadre de sa carte blanche. Baptisée S’affranchir – Le poids des mots, l’exposition s’est bâtie ainsi, au fil de ses découvertes. « Il y a de tout, c’est incroyable, c’est fascinant !, s’exclame-t-elle. Autant des vieux télégraphes que des costumes de facteurs, des peintures d’art brut, toute la collection des œuvres qui ont servi à créer nos timbres… C’est fou ! »

Communiquer, coûte que coûte
Face à ce trésor, Véronique Béland ne sait pas trop où aller. Alors, elle retourne d’où elle vient. « Pendant un an et demi, on a discuté des possibilités. L’idée, c’était à la fois de réinvestir une ancienne pièce que j’avais et d’imaginer deux nouvelles créations qui sont faites vraiment là, spécifiquement pour les collections du musée. » Non sans traverser de nombreux doutes. « Ça reste quand même complexe d’investir les collections d’un musée de ce genre parce que l’espace reste fin, parce qu’il ne faut pas que ça fasse de bruit, parce qu’il y a plein de contraintes qui font que finalement, on a envie d’art contemporain interactif, multimédia, numérique au sein des collections, mais la réalité de l’espace fait qu’on ne peut pas faire forcément ce que l’on a en tête. »
« J’étais en demande de nouveaux médias pour essayer d’explorer, d’expérimenter. L’amour du texte était toujours là, mais j’avais le désir de l’assouvir en dehors des formes traditionnelles. »
Pour la pièce déjà existante, le consensus est rapide : ce sera Recombinaison, une œuvre interactive présentée dernièrement lors de l’édition 2025 des Safra’Numériques, qui invite le public à poser la main quelques secondes sur un capteur tactile connecté à une météorite afin de recevoir un message conçu pour lui, généré par la fluctuation d’ondes radio en provenance du cosmos. « Ça faisait vraiment sens, se félicite Véronique Béland. L’oeuvre est placée sur l’étage où il y a tous les télégraphes et tous ces moyens de communication ancestraux. Pour moi, c’était vraiment l’idée d’un télégraphe intersidéral, de faire écho avec ce désir qu’on a eu toujours de communiquer à distance, toujours plus loin, toujours plus rapide. »

Au deuxième étage, le spectateur découvre une œuvre inédite, conçue à partir des objets du musée, après avoir lui-même déambulé au milieu des artefacts racontant l’histoire de la poste. « Le public visite l’étage où il y a toutes ces machines déjà existantes dans l’histoire des télécommunications. Et puis après, il découvre tout le travail autour, notamment du poids des mots ; S’affranchir du poids des mots, c’est une installation générative qui a été faite aussi en rapport avec les collections. » Un travail de scénographie savamment étudié qui mène à « L’inventaire du visible », une expérience où photographie et voix se mêlent pour dialoguer avec les archives du musée. Armée d’un sténopé et d’un enregistreur vocal, Véronique Béland décrit à voix haute la scène qu’elle photographie, l’obturateur restant ouvert pendant toute la durée de son récit.
« J’ai mené tout un travail autour des recherches en télécommunications de Thomas Edison, qui travaillait sur le microphone à la fin de sa vie, une machine qui permettait de communiquer avec les morts. »
L’installation restitue ce moment suspendu : une image surexposée, quasi spectrale, accompagnée d’un enregistrement où l’artiste évoque ce qu’elle perçoit. Ou imagine. Quant au spectateur, il est invité à écouter cette narration afin de reconstruire mentalement ce que l’image ne montre qu’en filigrane, faisant de l’expérience une exploration intérieure, à la fois sensible et contemplative. « J’ai mené tout un travail autour des recherches en télécommunications de Thomas Edison, notamment, qui travaillait sur le microphone à la fin de sa vie, une machine qui permettait de communiquer avec les morts », détaille-t-elle.

S’affranchir de la relation artiste/spectateur
À quelques pas, c’est l’œuvre qui a donné son nom à l’exposition qui conclut le parcours. S’affranchir (le poids des mots) a été pensée comme une manière de se libérer des contraintes, de se libérer des jugements, le tout en s’inspirant grandement des systèmes de pesée et des timbres-poste issus des collections du musée. Ainsi, Véronique Béland explore la valeur symbolique des mots, tandis que les visiteurs sont invités à rédiger un message sur une carte postale, puis à l’insérer dans un dispositif qui pèse la quantité d’encre utilisée. « Il y avait cette idée d’écrire, de donner la chance aux spectateurs d’écrire à la personne dont ils ont envie. » Le poids détermine l’action d’un bras robotisé qui trace un dessin génératif unique. Le visuel, composé de motifs hexagonaux abstraits, fait écho aux poids étalons du système métrique, mais aussi aux maillages polygonaux de la topographie, évoquant les reliefs – pentes, crêtes, vallées – parcourus par le courrier. On y reconnaît également les croisillons géométriques ornant la façade emblématique du Musée de La Poste.

Finement pensé, S’affranchir (le poids des mots) permet à chaque participant de repartir avec sa carte, un souvenir personnel qu’il peut choisir de conserver ou d’envoyer, prolongeant ainsi la beauté simple et tangible du geste épistolaire. Car, de ses origines d’éditrice, Véronique Béland garde le plaisir de l’objet qui reste. « L’idée était de partir là-dessus pour vraiment créer une œuvre participative, qu’il y ait une implication réelle du spectateur dans le travail, parce que dans la plupart de mes installations, il y a toujours un petit quelque chose avec lequel les gens repartent. » Une façon pour elle de remercier les visiteurs qui ne sont jamais passifs face à ses oeuvres. « Comme les œuvres ne peuvent pas exister sans les spectateurs, elles sont là, mais elles ne sont pas actives ; c’est vraiment le geste du spectateur qui vient les activer. En échange, j’aime bien qu’ils repartent avec quelque chose. »
« Il y avait cette idée de donner la chance aux spectateurs d’écrire à la personne dont ils ont envie. »
S’affranchir du poids des mots, certes, mais aussi et surtout d’une époque qui veut que la communication, bien que de plus en plus accessible, soit de plus en plus complexe. S’affranchir également d’une relation hiérarchique entre artiste et spectateur qui, dans la conception même de la pratique de Véronique Béland, n’existe plus. Ou quand créer pousse au dialogue. Pour de vrai.