Vetro Editions : dans les coulisses d’une maison d’édition spécialisée dans l’art numérique

Vetro Editions : dans les coulisses d’une maison d’édition spécialisée dans l’art numérique

Fondée en 2014 en s’intéressant tout d’abord aux techniques d’impression photographiques, la maison d’édition Vetro, basée a Berlin, est progressivement devenue l’une des références littéraires en termes d’arts numériques, avec des ouvrages collectifs comme Tracing The Line ou la monographie de Quayola, Dissected Palette. Une approche non-exclusive, qui témoigne de l’intégration des arts numériques à une création technologique contemporaine. Rencontre avec Luca Bendandi, directeur et fondateur de Vetro Editions.

Pouvez-vous nous donner quelques clés de lecture et de compréhension de la création de Vetro Editions, une maison d’édition consacrée aux arts numériques ? Avez-vous été guidé par un goût personnel ou par l’identification d’un manque sur le marché du livre ?

Luca Bendandi : J’ai fondé Vetro Editions à la fin de l’été 2014. Au cours des quatre années précédentes, j’avais déjà développé des projets de publication de livres pour de grandes maisons d’édition comme Thames & Hudson en Grande-Bretagne, Prestel en Allemagne, Pyramyd Editions en France, Editorial Gustavo Gili en Espagne ou encore Niggli Verlag en Suisse. Lancer Vetro a donc été un peu comme une continuité naturelle de ces différentes expériences.

Vetro n’est pas une maison d’édition uniquement consacrée aux arts numériques. Ou du moins, ça n’est que partiellement vrai de le dire. De mon point de vue, nous cherchons à développer une approche éditoriale bâtie sur deux axes : les techniques analogiques et les arts numériques proprement dits. À titre personnel, j’adore quand ces deux domaines se croisent et se complètent.

Le premier ouvrage que nous avons publié en 2014 s’intitulait d’ailleurs Analogue Photography, écrit par Andrew Bellamy. C’est un manuel de photographie argentique qui a gagné quatre distinctions internationales et qui reste encore aujourd’hui notre meilleure vente. Le premier livre dédié à la culture numérique a été publié en 2021, en collaboration avec la plateforme collaborative Generative Hut. A.R.E – Augmented Reality Exhibition présente une collection de 80 pièces d’art génératif conçues par 32 artistes internationaux et s’appuyant sur la technologie de la réalité augmentée. Sa conception a été imaginée après ma rencontre avec Pierre Paslier de Generative Hut fin 2020. Elle se veut une réaction à l’impossibilité de visiter les musées pendant la pandémie, et s’appuie donc sur un principe d’exposition portable en quelque sorte.

Double page d'un livre où l'on voit des formes circulaires.
Double page extraite du livre A.R.E – Augmented Reality Exhibition, Vetro Editions.

À quel lectorat les publications de Vetro Editions s’adressent-elles ? Est-ce que vous privilégiez l’analyse des mécanismes créatifs, dans les arts numériques notamment, ou est-ce qu’une approche narrative, accessible à un plus large public, est-elle aussi de mise ?

Luca Bendandi : Je pense qu’il est important qu’il y ait un équilibre entre ces deux aspects. Nous souhaitons intégrer des informations de conception détaillées pour ceux qui connaissent déjà le sujet et veulent l’approfondir. Mais nous voulons aussi que le texte reste accessible à des lecteurs néophytes, mais curieux. Je crois que notre cible est avant tout celle-ci, des lecteurs curieux et ouverts d’esprit.

LucaBendandi
« Les ouvrages collectifs, comme Neo Botanica ou Tracing the Line, avec leur approche transversale, sont les plus représentatifs de l’esprit de curiosité de Vetro.  »

Si vous deviez citer quelques ouvrages publiés particulièrement représentatifs de cet esprit de curiosité sondé par Vetro Editions, mais aussi peut-être de l’investissement éditorial que vous consacrez à leur réalisation, quels seraient-ils ?

Luca Bendandi : Le livre qui a nécessité le plus d’effort dans sa conception a en fait été réalisé juste avant la fondation de Vetro. Il s’agit d’Experimental Photography: A Handbook of Techniques, publié chez Thames & Hudson. Ce livre documente les méthodes d’impression photographique antérieure à la période argentique – ce qui a nécessité deux ans de développement. Il a gagné la médaille d’argent du meilleur livre photographique à la Frankfurt Book Fair.

Les ouvrages collectifs, comme Neo Botanica ou Tracing the Line, avec leur approche transversale, sont les plus représentatifs de l’esprit de curiosité de Vetro. Mais je dirais cependant que les ouvrages développés comme des catalogues avec les artistes sont aussi très importants car ils témoignent de l’importance pour Vetro de se positionner comme le principal éditeur en art génératif et dans l’observation du panorama des arts numériques. Ces ouvrages sont comme des voyages dans l’esprit de ces personnalités créatives. Je pense notamment au Meridian de Matt DesLauriers, à Pathways de Julien Gachadoat, à Hyper & Cosmic de Mark Webster, et plus récemment à Pixel Rugs de Travess Smalley.

Pour autant, Tracing the Line est probablement l’ouvrage qui symbolise le mieux le principe de transversalité des techniques que j’évoquais tout à l’heure. Il mélange l’approche des techniques d’impression analogiques – particulièrement le dessin au traceur – et l’art génératif selon une vision unitaire et cohérente.

Image d'un livre à la couverture grise et métallique.
Tracing The Line, Vetro Editions.

Quels sont les trois ouvrages qui se sont le mieux vendus ?

Luca Bendandi : Analogue Photography, Tracing the Line et Neo Botanica. Et je crois que c’est mérité car ce sont de très bons livres.

Vous l’avez évoqué tout à l’heure, vous travaillez sur des ouvrages collectifs – comme Tracing The Line -, mais également sur des monographies d’artistes – je pense en particulier au Dissected Palette de Quayola. Quelle est la différence d’approche, dans la gestion de ces deux types d’ouvrage, de votre travail d’éditeur ?

Luca Bendandi : Les ouvrages collectifs sont plus difficiles à réaliser, car il y a un gros travail de coordination, mais ce sont ceux qui touchent le plus grand nombre. Cependant, il est important d’avoir ces deux formats dans un catalogue. Ils fournissent une richesse complémentaire qui crée justement toute la richesse éditoriale de Vetro.

Concernant Dissected Palette, par exemple, il s’agit en fait du catalogue d’exposition que David Quagliola, aka Quayola a présenté à la LOAD Gallery de Barcelone. Nous avions lancé là-bas plus tôt dans l’année le troisième livre de notre série ARE, Neo Botanica, et nous avons eu la chance d’y rencontrer Davide en personne. Son travail est fascinant. Nous lui avons donc proposer, à lui et à la LOAD Gallery de produire la publication autour de sa future exposition dans ce lieu, en l’occurrence un livret de 32 pages documentant deux de ses séries en cours.

Trois même livres posés à la verticale.
Dissected Palette, de Quayola, Vetro Editions.

Comment approchez-vous le travail d’artwork des livres que vous publiez ? Sachant que vous êtes vous-même designer graphique, est-ce une tâche à laquelle vous vous assignez personnellement ou travaillez-vous en équipe ?

Luca Bendandi : Chaque livre est une aventure différente. Je réalise le design graphique de la plupart des livres, mais je suis toujours ouvert à d’autres avis et interprétations. Je travaille donc régulièrement avec d’autres designers et c’est toujours une expérience fascinante. Cela m’est aussi arrivé de publier des livres dont le travail de design a été entièrement réalisé par d’autres, comme Meridian de Matt DesLauriers, dont le design graphique a été réalisé par l’agence Monopo London. Hyper & Cosmic a quant à lui était designé par son auteur, Mark Webster…. En fait, tout dépend du projet, mais d’une manière générale, l’identité graphique de Vetro est adaptable au sujet, à la thématique du livre.

LucaBendandi
« L’attention autour des arts numériques est croissante et il y a donc une effervescence grandissante en termes de travaux remarquables qui nécessitent un besoin de documentation croissante en corollaire. »

À ce propos, comment travaillez-vous le choix des thématiques, des sujets, voire des artistes que vous allez publier ? Avez-vous un plan de route éditorial, ou même une sorte de business model, en particulier pour les livres traitant d’angles liés aux arts numériques ?

Luca Bendandi : J’ai deux grands alliés pour faire mes choix : mes tableurs et l’intuition. L’un ne va pas sans l’autre. Quand il s’agit de faire des choix de publications, les considérations sont toujours multiples : il y a la pertinence du sujet, son adéquation avec le contexte, mais il est aussi nécessaire de pointer des sujets aptes à rester des références sur le long terme. J’évoquais l’intuition car au fil des années, j’ai développé un modèle éditorial plutôt inhabituel, peut-être même quasi-unique.

C’est-à-dire ?

Luca Bendandi : Disons que je travaille à trois échelles : d’abord des projets que j’initie moi-même – et qui sont donc les plus complexes et risqués, comme Tracing The Line ; ensuite, des ouvrages de commande, c’est-à-dire des livres que nous développons et dont nous élaborons la stratégie pour les autres. En général, ces livres ne figurent pas dans notre catalogue. Je peux citer par exemple Via di Roma 136, que nous venons juste de publier pour le mosaïste Luca Barberini ; enfin, des projets choisis, des « selected projects ». C’est-à-dire des livres collectifs ou des monographies développés avec des partenaires et dont nous trouvons le projet stimulant. Pathways, Dissected Palette, Hyper & Cosmic ou Something Savage sont de ceux-là.

En général, nous testons le marché sur une période de trois mois avant la mise en vente afin de déterminer le tirage. Nous travaillons sans distribution classique, ne serait-ce que parce que les distributeurs prennent généralement 60 à 75% du prix de vente du livre. À la place, nous avons structuré notre propre système de diffusion qui nous permet de rester complètement indépendant. Nous imprimons habituellement en offset et notre tirage démarre à partir de 1 000 exemplaires environ.

Sur fond gris, couverture d'un livre aux couleurs vertes pixelisées.
Pixel Rugs de Travess Smalley, Vetro Editions.

Du fait de votre travail d’éditeur traitant des sujets liés à l’art numérique, quelle est votre vision de ce domaine de création aujourd’hui ?

Luca Bendandi : Je pense que l’art numérique est avant tout l’expression d’une communauté vibrante et compacte d’acteurs en constante expansion. L’attention autour des arts numériques est croissante et il y a donc une effervescence grandissante en termes de travaux remarquables qui nécessitent un besoin de documentation croissante en corollaire. C’est justement là que le rôle de Vetro intervient.

Pour tout dire, j’aimerais beaucoup publier des livres documentant le travail d’artistes comme Andreas Gysin, Seo Hyojung, Andreas Rau, Entangle Others, fuse*, Sougwen Chung, Linda Dounia, pour n’en citer que quelques-uns…. J’aimerais aussi beaucoup publier des livres d’artistes féminins travaillant sur l’art génératif car je pense que leur travail mériterait une meilleure exposition.

En attendant, votre dernière référence en art numérique concerne le travail de Travess Smalley. Qu’est-ce qui vous a plu dans son approche ?

Luca Bendandi : En croisant les esthétiques originelles du pixel art, de la glitch culture et des fils de trame du tissage, Travess Smalley crée des sortes de tapis numériques croisant des milliers de pixels colorés. Des compositions mêlant des superpositions, juxtapositions et compressions de motifs qui deviennent de véritables distorsions de couleurs et de textures, transformant leur format presque familier en quelque chose de subitement lumineux et hypnotique. Le livre suit les séries de pièces génératives qu’il a publiées sur la plateforme d’achat de NFT hic et nunc de la blockchain Tezos au printemps 2021, puis plus récemment sur Teia.

En lisant Pixel Rugs, on peut donc sonder l’évolution des projets à travers des croquis studio, des extraits de codes et des tests qui recontextualisent ces « Pixel Rugs » dans le sillage des machines à dessiner d’Harold Cohen, du travail de cartographie des premiers jeux roguelike et des dynamiques de l’art optique. Ainsi, on saisit mieux ce travail dans sa dimension formelle, paraissant à la fois tricotée à la main et généré numériquement. Un peu comme s’il s’agissait d’une méditation sur comment les images voyageraient d’une machine à tisser à un écran bitmap.

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