Un pied dans la musique expérimentale ; l’autre, dans la céramique et l’animation 3D, Vica Pacheco trouve un point d’équilibre au cœur des mythologies pré-hispaniques, qu’elle entend réinterpréter dans des installations et des performances articulées autour d’une quête de spiritualité, de contemplation et de partage. Rencontre.
The Flower Requiem Whistling Vases, que tu présentes à l’occasion de l’Anticipation Festival, est une série de vases en céramique conçue à l’aide de la modélisation 3D. Qu’est-ce qui t’a poussé à travailler de cette manière ?
Vica Pacheco : Ma mère et ma grand-mère ont toujours été passionnées par les grands bouquets de fleurs, et je crois que cette relation m’a incité à penser des objets qui, symboliquement, recréent un lien avec ce type de fleurs, ici activées par le souffle d’un l’instrument produisant un son finalement assez proche de celui des oiseaux. J’y vois une manière de jouer avec une certaine forme de sensualité, mais aussi de proposer une réflexion sur la temporalité fragile de ces végétaux que l’on amène au sein de nos espaces domestiques. L’idée n’est pas de préserver ces fleurs, mais de coexister avec leur disparition. D’où le titre de l’œuvre, qui fait référence à cette mélodie pensée pour accompagner leur mort prochaine.

En quoi était-ce nécessaire pour cette œuvre de mêler l’art ancestral à un art plus contemporain, pensé à l’aide des nouvelles technologies ?
Vica Pacheco : C’est un choix qui est intrinsèquement lié à ma démarche, assez conceptuelle, qui consiste à mélanger différentes pratiques. J’aime le dialogue, voire même la confrontation, que permet la rencontre entre des matériaux archaïques et des nouvelles technologies. La 3D, par exemple, m’oriente vers des questions techniques, autant qu’elle me permet de visualiser précisément ce que je souhaite créer. Peu importe ce que j’entreprends, je passe toujours par des phases de prototypage, d’abord à la main, avant de basculer vers la 3D lorsque je sais que le mécanisme fonctionne techniquement. J’ai commencé à me rapprocher de cette technologie il y a environ dix ans et, depuis, toutes mes œuvres lui sont redevable. C’est devenu un langage très naturel
Dans The Flower Requiem Whistling Vases, on remarque aussi une vraie importance accordée au son. Dirais-tu que l’aspect mélodique de tes œuvres accentue leur côté immersif et narratif ?
Vica Pacheco : Je ne m’en suis jamais cachée : la dimension sonore me permet de créer du liant entre les multiples aspects de mon travail. Le fait qu’il y ait beaucoup de sons, c’est aussi une manière d’amplifier les émotions que je souhaite transmettre, de communiquer directement avec le public, de lui donner la liberté de faire confiance à ses impressions. À l’inverse de la partie visuelle, qui contraint presque à être dans la suggestion immédiate, la musique favorise l’émergence d’un environnement permettant au public d’interpréter ou de lier sa propre histoire à ce que je propose. Et puis, il faut le dire, je viens de la musique expérimentale : cette façon de s’exprimer via la composition ou le sound design est caractéristique de ma personnalité, de mon rapport à l’art.
« La dimension sonore me permet de créer du liant entre les multiples aspects de mon travail. »

Musicalement, on retrouve d’ailleurs dans The Flower Requiem Whistling Vases ton obsession pour les instruments anciens, atypiques ou fabriqués à la main. N’y aurait-il pas là une forme de jusqu’au-boutisme ?
Vica Pacheco : Il y a surtout quelque chose de très beau dans le fait de donner une voix à un objet, de lui confier une forme d’animéité. J’aime à penser que mes objets sont vivants, avec une personnalité, et me permettent de communiquer avec des voix singulières, notamment la nature. Cette idée m’inspire tellement que je continue tout simplement de l’expérimenter encore et encore.
Cela fait sens avec tes performances, qui évoquent inévitablement une forme de rituel, presque mythologique par instant.
Vica Pacheco : Disons qu’il y a déjà une forme rituelle dans la façon dont nous nous préparons à écouter une musique, dans la performance de l’artiste, la manière dont il ou elle se connecte avec le public, etc. Cette approche impacte directement ma façon de jouer en live, dans le sens où je ne suis pas de règles spécifiques : je préfère, comme tu le dis, embrasser cette dimension ritualistique que l’on peut ressentir dès lors que je fais résonner mes instruments.
Par le passé, je sentais que la machine me contrôlait plus que je ne collaborais avec. Tout était tellement programmé que je trouvais ça ennuyant et répétitif… Alors, en 2020, j’ai commencé à créer mes premiers instruments, je me suis lancée dans les musiques improvisées et je suis devenu accro à cette notion de partage.
Est-ce que des artistes en particulier ont pu t’inciter à t’investir davantage dans la recherche et l’expérimentation sonore ?
Vica Pacheco : La liste est si longue… Je dirais Jorge Reyes, qui était très actif dans les années 1970 et qui a notamment composé de la musique avec des instruments non-occidentaux. Plus jeune, ça m’a servi de déclic ; je comprenais alors qu’il était possible de créer de la musique avec autre chose qu’une guitare… Aussi, je pourrais évidemment citer Laurie Anderson, que j’ai vue sur scène il n’y a pas si longtemps. C’est une artiste si singulière…
« Il y a quelque chose de très beau dans le fait de donner une voix à un objet, de lui confier une forme d’animéité. »

À l’avenir, aimerais-tu explorer d’autres types de savoir-faire ?
Vica Pacheco : Au Mexique, ma mère travaillait dans un restaurant et m’a transmis cette vision de la cuisine comme richesse culturelle, comme un moyen de créer du lien social. Actuellement, je suis donc en train de développer un projet sculptural et performatif autour d’un four capable à la fois de cuir des aliments et de produire du son. C’est inspiré d’une technologie très populaire dans le sud et le centre du Mexique, avec ce que l’on appelle les « carrito camotero », des fours à roulette qui permettent de vendre des patates douces et des bananes plantins. Comme l’activité de ces vendeurs se déroulent également la nuit, les fours sont équipés de façon à activer une flûte – ou, du moins, un mécanisme faisant souffler une flûte grâce à la vapeur – afin de faire sortir les gens de chez eux. Dans le cadre de la Biennale d’Art Public à Abu Dhabi en novembre prochain, je reprends donc cette idée à mon compte, laquelle me permet d’ailleurs de nouer des collaborations avec des cuisiniers ou de monter différents projets sociaux. Un autre aspect fondamental de ma démarche.
À l’image de ton film d’animation, ITA, qui trouvait sa source dans la cosmogonie de la Mésoamérique, la culture mexicaine est donc une nouvelle fois au centre de ton propos…
Vica Pacheco : Ce pays est comme un arbre à fruits donnant plein de fruits de saveurs différentes, auprès duquel je n’ai qu’à me servir. J’ai beau vivre depuis quelques années à Bruxelles, le Mexique reste ma culture, le lieu de tous mes souvenirs, de ma famille et, indéniablement, ma première source d’inspiration.
- Anticipation Festival, jusqu’au 21.06, Gaîté Lyrique, Paris.