Comme dans tant d’autres domaines, la scène vidéo mapping a tendance à être résumée à ses figures masculines. Derrière les grands noms du genre se cachent pourtant un certain nombre d’artistes-chercheuses-performeuses bien décidées à faire valoir leur singularité. Elles s’appellent Anna Bacheva, Vanessa Hafenbrädl, Martina Stella ou Alba Garcia Corral, elles étaient toutes présentes lors de la dernière édition du Video Mapping Festival, et ne demandent qu’une chose : notre attention.

Anna Bacheva
Diplômée des Beaux-Arts de Sofia (option « Scénographie Numérique ») et de l’Académie des Arts du Cinéma de Sofia, la Bulgare Anna Bacheva vit aujourd’hui à Paris où elle développe des récits multisensoriels et des expériences immersives en lien avec la technologie, le design et différentes thématiques qui lui sont propres – la mémoire, la perception, les limites de l’espace physique, etc.
Un pied dans l’art vidéo, l’autre dans la scénographie numérique et les performances audiovisuelles, qu’elle conçoit parfois avec Dorian Rigal Minuit, celle qui est également passée par le Studio Otaïka s’est donc logiquement imposée comme l’une des figures majeures du vidéo mapping, dont elle se sert pour jouer avec les formes architecturales et prolonger son amour de l’animation.
Vanessa Hafenbrädl
Si le nom de Vanessa Hafenbrädl figure au sein du livre Collected Light Volume Two, qui présente le travail de femmes actives dans le light art, c’est non seulement parce qu’elle développe des installations immersives depuis le début des années 2000, mais aussi parce qu’elle ne cesse de réinventer sa pratique, s’appuyant tour à tour sur des archives, sur les techniques propres à l’art verrier ou sur l’apport de musiciennes (Anna McCarthy, notamment).
Politisée, animée par l’envie d’exploiter les discours contemporains – sa dernière création, Glasstides, en atteste -, l’artiste allemande investit chaque bâtiment avec une idée en tête : transformer l’espace public en un lieu dédié à l’émancipation des femmes.
Martina Stella
Évoquer le travail de cette artiste-chercheuse, passée par l’Atelier des Lumières, c’est moins parler d’immersion que d’émersion, un terme qu’elle vise à défendre et à questionner, que ce soit dans ses articles (pour la Revue AS), lors de ses cours à la Sorbonne ou à l’occasion de ses différentes créations, systématiquement pensées dans l’idée d’interagir avec l’histoire d’un lieu, de faire surgir un récit. D’où l’importance des mots dans ses projections. À l’image de Tornare Alla Fonte (2025) où des phrases apparaissent – à la surface de l’eau, au fond du bassin, sur les murs, etc. – afin d’accentuer la sensation d’envoûtement, de jouer avec une certaine forme de mythologie.

Alba Garcia Corral
Que se passerait-il si la technologie nous permettait de créer sans se soucier des limites du monde physique ? De ce constat est probablement née la pratique artistique d’Alba Garcia Corral, qui, depuis une petite décennie, se sert des logiciels et des outils génératifs pour dynamiter les codes de la performance multimédia. Il y a indéniablement chez cette artiste espagnole l’envie de frotter sa pratique du dessin aux algorithmes, de créer un dialogue entre l’organique et le numérique.
Il y a surtout chez elle le désir d’entrer en connexion avec la musique, et donc de composer en temps réel des lives qui s’autorisent le spectaculaire, les grands effets. Lux Mundi, par exemple, s’appuie sur la composition de Tarta Relena et réinterprète le répertoire traditionnel de la Méditerranée, orchestrant ainsi un échange fascinant entre le passé (le patrimoine) et un possible avenir, incarné par les technologies du numérique.

Carmen Gil Vrolijk
Depuis la fin des années 1990, Carmen Gil Vrolijk croise ses recherches autour de l’immersion avec la réalité des arts scéniques, tente de faire émerger la poésie des nouvelles technologies dans des performances à grande échelle. Avec le temps, son travail a pu être vu à travers le monde, mais c’est bien au cœur de sa Colombie natale qu’il prend toute son ampleur, notamment grâce à la compagnie La Quinta Del Lobo. Fondée à Bogota, en 2010, celle-ci a pour ambition de monter des spectacles transmedia et d’ouvrir le théâtre ou la danse au vidéo mapping et aux œuvres fulldome. Le goût des croisements et des grands formats, encore et toujours.

Priscilla Guy
À la tête du collectif Mandoline Hybride (à l’origine d’un salon, d’un festival de danse et d’un café culturel, entre autres), l’artiste québécoise est aussi bien active dans le champ de l’art que dans le monde universitaire, où ses réflexions autour des croisements entre la danse, le cinéma et les arts multimédia défendent des perspectives féministes intersectionnelles. Sans jamais négliger le beau, l’effet waouh, à l’image de Reflets dansants, projeté sur deux bâtiments et caractérisé par une maîtrise impressionnante de la narration visuelle.

Studio McGuire
Fondé par Davy et Kristin McGuire, ce studio accumule les récompenses ces dernières années : prix Helpmann de la meilleure production de théâtre visuel, prix de l’innovation de l’année aux Museum and Heritage Awards, prix du Japan Space Design Award, etc. Si l’on ajoute à ces hauts faits d’armes les collaborations avec différentes marques (Dior, Courvoisier, Mikimoto), on comprend alors que les deux britanniques ont conquis le monde des projections audiovisuelles, éberlué face à tant de maîtrise dans le déploiement des images. On tient pour preuve leur dernière création, Eden, vue au Video Mapping Festival de Lille, où la nature ne cesse de croître, de disparaître et de se régénérer, à un rythme méticuleusement pensé mais jamais redondant.

Alice Chemama
Présenter Alice Chemama comme une artiste spécialisée dans le video mapping serait un mensonge. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, la Française est avant tout une dessinatrice et réalisatrice ayant fait de l’image fixe ou animée un terrain de jeu suffisamment fertile pour explorer des thèmes sociaux et écologiques. On ne peut toutefois s’empêcher de (re)penser à Tornado.exe, sa création pour la dernière édition du Video Mapping Festival, subtilement narrative et extrêmement astucieuse dans l’agencement de ses effets visuels.

Raphaëlle Martinez
Ce fut la belle découverte de la dernière édition du Video Mapping Festival, à Lille. Avec La rubrique des pigeons, Raphaëlle Martinez s’est en effet appropriée avec brio les murs de La Voix du Nord grâce à une œuvre réalisée avec du papier journal récupéré puis traité via un logiciel. À tout juste 29 ans, la Française y dévoile un indéniable sens de la mise en scène, minimaliste, faussement artisanale et clairement redevable à sa formation de peintre. Avec, en prime, une vraie délicatesse dans le traitement des couleurs et de l’animation.

Sofia Mellino
Ces dix dernières, cette artiste italo-argentine a multiplié les diplômes (en audiovisuel à Buenos Aires, en montage cinématographique à Londres), les récompenses et les résidences à travers la France, l’Amérique du Sud et l’Allemagne, où elle vit désormais. Une reconnaissance somme toute logique quand on sait à quel point Sofia Mellino innove dans sa façon de fusionner le son aux images, sans jamais se détourner d’un propos socialement engagé ou d’une recherche formelle. Pensons ici à Futur Ruhr (2022), l’un des premiers films en fulldome à avoir été entièrement réalisé à partir d’images filmées à 360° par des drones.