Vivien Roubaud, maître du temps

Vivien Roubaud, maître du temps

Avec son exposition Temps suspendu, présentée au Pavillon de Namur, l’artiste Vivien Roubaud met en scène différentes interprétations du temps dans des dispositifs composites et mutants. Ou comment des œuvres servent de fil d’Ariane à un parcours d’objets étonnamment vivants.

Lorsqu’on arrive au Pavillon de Namur pour découvrir l’exposition Temps suspendu de Vivien Roubaud, on est d’abord surpris par la nature énigmatique des différents dispositifs qui animent chacun des espaces et viennent s’imbriquer dans l’architecture générale du bâtiment. Leurs touches organiques semblent en effet compléter la nature biomorphique des lieux, où chaque espace d’exposition se complète comme le feraient les alcôves vitales d’une ruche. Comme une reine dans son essaim, la couverture de survie flottante, mécanisée par un système de câbles motorisés, sert ainsi de point central, chapeautant et communiquant avec l’ensemble des pièces depuis sa fixation sous le dôme principal du site.

Ce principe de communication, de dialogue tous azimuts entre matériaux et process répond clairement au choix de Vivien Roubaud de « ne pas cloisonner les différents volumes pour tenter de garder l’esprit originel de la construction du Pavillon ». Une manière de privilégier un espace ouvert pour le spectateur, « fonctionnant plutôt par groupement de recherches », comme en témoignent les différents dispositifs qui y sont présentés, illustrant la nature touche-à-tout de cet artiste bruxellois, originaire des Ardennes françaises, mais formé à l’école pragmatique de la villa Arson à Nice. Son projet d’étude, révélateur de ses ambitions bricoleuses puisqu’il s’agit d’une machine à barbe à papa conçue à partir de divers éléments mécaniques, est d’ailleurs visible au sous-sol.

Dans un musée, un père de famille porte sa fille et lui montre une œuvre accrochée au plafond.
Vue de l’exposition Temps suspendu © Antonin Weber

Des installations en dialogue et sous contrôle dans l’espace


Pour autant, les dispositifs de Temps suspendu se succèdent comme des micro-univers spécifiques, avec leur temporalité propre. On y trouve des pièces mécanisées en constante évolution, comme les imprimantes de The Creepers, détournées de leur usage fonctionnel pour devenir des artistes-dessinateurs autonomes ; des installations plus poétiques, comme celle présentant cette samare d’érable, petite fleur disposant d’ailes portantes pour se déplacer en fonction des courants d’air ; des formes plus figées, comme ces tubes et aquariums mettant en scène des pistolets Beretta et des feux d’artifice emprisonnant leur action.

On y observe encore des pièces-objets enclavées à différentes échelles. À l’échelle micro ou normale, on remarque ainsi des ailes de papillon mises sous cloches – dont les réflexes pavloviens sont guidés par des fils de cuivre à mémoire de forme – ou des lustres prisonniers de bulles gonflables et tournant sur eux-mêmes à différentes vitesses. À échelle plus imposante, la fameuse couverture de survie précitée paraît plus que jamais donner le tempo de l’exposition de par sa position centrale.

VivienRoubaud
« Mon travail vient en quelque sorte tromper le système pour tordre le résultat attendu habituellement.  »
Installation artistique où des lumières sont placées à l'intérieur d'un ballon gonflable transparent.
Gonfables © Vivien Roubaud/Galerie In Situ/Rebecca fanuele

On y trouve enfin des pièces mises à nu dans leurs compositions disséquées de circuits, de câbles et d’objets ; en particulier celui mettant en scène ces trois têtes d’imprimantes déversant leur encre goutte-à-goutte dans de petites cuves d’huile minérales transparentes. Un parti-pris qui se retrouve d’ailleurs dans les titres des pièces elles-mêmes, qui se résument souvent à un listing ébauché de certains des matériaux mis en œuvre pour « libérer les objets de leurs caches et de leurs design ». Opportunément, la pièce Samare stationnaire rompt avec ce sens du détail intrusif. Son effet de rotation au-dessus d’un pupitre blanc s’extirpant de la noirceur de la chambre noire – effet complété par trois boucles vidéo saisissant l’instant dans la salle attenante – s’accorde à une fonctionnalité cette fois beaucoup plus mystérieuse, voire magique, mais rappelle que le principe actif commun reste cette notion d’« environnements sous contrôle » ; cette « atmosphère protégée propice à son activation ».

Installation artistique reliant le plafond à un dessin en forme de cercle par des câbles électriques.
The Creepers © Vivien Roubaud /ADAGP Paris 2025/Galerie In Situ/Rebecca Fanuele

Détournement et reconfiguration de la machine

Au-delà de l’articulation et de l’assemblage de ces sculptures-atmosphères, le travail de Vivien Roubaud procède de différents principes, en particulier celui du détournement matériel qui réunit démarche DIY et approche conceptuelle. Libérées de leurs tâches, les imprimantes de The Creepers se comportent comme de véritables entités, dessinant des cercles, des formes complexes et colorées, certifiant presque une forme de vie autonome.

Posées à même de grandes tables horizontales, seulement reliées par un câble de vie, elles nouent des rapports symboliques avec des pièces emblématiques du patrimoine artistique, comme 3 stoppages-étalon de Marcel Duchamp. Au passage, elles témoignent des préoccupations de l’artiste pour ces matériaux technologiques destinés à la casse, leur étant inférieur à la cartouche d’encre qu’elle contient, ou épousent une expression poétique/littéraire de la machine, qui rejoint le rapport aux textes non linéaires du Mille Plateaux de Guattari/Deleuze. Voire même du poème La Fin Et Le Début de Wislawa Szynborska.

« Dans “The Creepers”, le système évolue dans des conditions normales d’utilisation c’est-à-dire que la machine exécute son code et son fonctionnement sans erreur, tempère Vivien Roubaud. Mais mon travail vient en quelque sorte tromper le système pour tordre le résultat attendu habituellement. C’est une sorte de hacking qui révèle un autre champ des possibles inscrit dans le système d’origine ».

VivienRoubaud
« Les projets font échos à la lenteur, à l’imperceptible, à la pause, au moment pétrifié, à l’instant fugace, au flottement et au figé éternel. »
Deux spectateurs aux cheveux longs, de dos, observent une œuvre lumineuse.
Vue de l’exposition Temps suspendu © Quentin Chevrier

Ô temps, suspends ton vol

Au sein d’une exposition intitulée Temps Suspendu, le rapport au temps demeure bien entendu le principal curseur des œuvres présentées. Un curseur à différentes vitesses, qui se glisse dans le temps rapide de la réalisation des dessins par ces imprimantes animalisées, dans le temps long des gouttelettes d’encre diffusées par ces autres têtes d’imprimantes convoquées pour l’occasion, mais aussi dans le temps régulier des projections de gaz de vapoteuse qui viennent sculpter l’air dans l’étrange installation Atomiseurs, glycols, haute tension, cuivres, électrodes, huiles essentielles, mise à la terre, conçue à partir de cannes à pêche et de bribes de parapluie ! Le temps suspensif n’est pas non plus oublié ; il se retrouve dans les décharges d’air des pistolets pétrifiés, et se déploie dans le mouvement constant de la samare d’érable sur son autel/pupitre sacralisé.

Pour Vivien Roubaud, cette démarche générale induit un certain contresens à la notion de temps suspendu, sanctifiée par le titre de l’exposition, mais qui exprime dans les faits différents principes de loops. « Les œuvres sont parfois figées dans le temps ou coincées dans une boucle temporelle, voire hors du temps. Les projets font échos à la lenteur, à l’imperceptible, à la pause, au moment pétrifié, à l’instant fugace, au flottement et au figé éternel, décrit-il. “Samare stationnaire” emprisonne le moment fragile et succinct de la samare tombant de son arbre pour produire une chute sans fin de celle-ci sur le socle qui l’empêche de finir son vol et de venir se planter. La poche de gaz créée par le dispositif “Atomiseurs, glycols, haute tension, cuivre, électrodes, huile essentielle, mise à la terre” propose elle un instant éphémère, une accumulation presque instantanée de matière en suspension qui s’évapore l’instant d’après. Quant aux dentelles cendrées d’“Acier, cendre de coton carbonisé, noir de carbone, verre, plomb”, elles proposent un état pétrifié, extrêmement fragile de la matière, mais pourtant réduit à une expression inerte, minérale, géologique, non assujettie au temps. »

Installation artistique composée de quatre bocaux reliés à des câbles.
Ecailles © Vivien Roubaud/Galerie In Situ/Sebastiano Pellion di Persano

Un certain art du vivant et du savoir-faire humain

Ce rapport à la matière ne doit pas faire oublier que Temps suspendu développe également un rapport souvent très fin au vivant, qui s’incarne au-delà des processus et des mécaniques en action, dans la nature même des matériaux et objets utilisés. La nature organique des ailes de papillons mises sous verre, ou de la fameuse samare d’érable, rejoint incontestablement un art du vivant, parfois saisi dans sa nature plus humaine, lorsqu’il se greffe au savoir-faire artisanal de la dentelle cendrée et carbonisée précitée ou à travers ces lustres prisonniers de leur cocon gonflable.

« Mon rapport au monde est multiple, et l’essentiel de mon travail porte ici un regard interrogatif sur ce qui nous entoure, en tentant une approche distanciée de ce que nous pensons savoir et avons l’habitude d’interpréter dans nos actions et lectures au quotidien, dévoile Vivien Roubaud. J’essaie de porter un regard neuf sur ce qui m’entoure afin d’en extraire des capacités insoupçonnées. En réalité, je ne fais pas forcément de distinction entre un matériau, une énergie ou même un élément organique. Dans ce travail, ce qui compte est de proposer une nouvelle lecture des éléments ou des dispositifs mis en jeu. Ainsi, dans “Écailles, nickel, titane, cuivre, verre, douze volts”, les ailes de papillon sont constituées d’écailles qui confèrent couleurs, motifs, imperméabilité, protection, et dont la structure permette la finesse et la légèreté nécessaire à l’envol d’un papillon. Ensuite, les ailes sont désolidarisées des corps. Leurs mouvements lents et anormalement souples sont alors induits par des fils à mémoire de forme qui viennent produire un entre-deux de lecture, entre matérialité et chimère, entre technique et biologique ».

VivienRoubaud
« a technique n’est pas une fin en soi, plutôt une passerelle, un biais permettant ce travail plastique.  »
Deux enfants observent des œuvres robotiques dans un musée.
Vue de l’exposition Temps suspendu © Quentin Chevrier

Du bricoleur au hacker : un creuset d’influences

Au carrefour de différentes esthétiques croisant les machineries organiques et les expressions temporelles, l’univers mouvant, technologique et sensible de Temps suspendu prend donc tout son temps pour sonder la nature complexe et sibylline, ludique et insolite du travail de Vivien Roubaud. Dans ses dispositifs, on peut percevoir la nature bricoleuse et interagissante des pièces de Jeffrey Shaw, mais aussi la démarche issue du hacking des Québécois de [The User], dont on se rappelle de la fameuse Symphonie pour Imprimantes.

Mais la démarche de Vivien Roubaud relève au final moins d’un procédé art/science que d’une finalité plastique renouvelant l’expressivité de la forme. « Mon travail se distancie de l’ingénierie et de la science dans le sens où ce qui m’intéresse n’intéresse pas la recherche scientifique, résume-t-il. Les mélanges que j’opère et produis contiennent une dimension plastique et interrogative, incitant à faire glisser notre regard sur le monde. Mais la technique n’est pas une fin en soi, plutôt une passerelle, un biais permettant ce travail plastique. Considère-t-on les impressionnistes comme des peintres « nouveaux médias » parce qu’ils ont utilisé la peinture en tube issue des toutes nouvelles découvertes et avancées en chimie à leur époque ? Travailler avec des objets actuels signifie comprendre et fabriquer des propositions à partir d’objets, de codes et de technologies de notre temps. Et les matériaux qui composent ce travail sont aujourd’hui plus accessibles que le marbre, le bois ou la peinture à l’huile. » Vivien Roubaud, un artiste de son temps ? Tout porte à répondre par l’affirmative.

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