Dans un monde saturé d’images, de filtres, de notifications et de scrolls à l’infini, un paradoxe émerge… Les technologies immersives, souvent pointées du doigt pour leur capacité à nous déconnecter du réel, deviennent davantage le support d’une introspection profonde. De Teun Vonk à Dries Depoorter, en passant par le duo Anne Fehres et Luke Conroy, plusieurs artistes se saisissent de la VR, de l’IA et de l’AR pour créer des espaces de méditation, de réflexion et de conscience de soi. Mais comment un art parfois si dématérialisé peut-il nous ramener à l’essentiel ?
À première vue, l’art numérique semble éloigné de toute forme de retour à soi ou à la nature. Pourtant, les œuvres immersives de nombreux artistes contemporains se révèlent être des tremplins importants dans le processus de réflexion personnelle des spectateurs. Pour Teun Vonk, artiste installé à Rotterdam, cette tension est au cœur de sa pratique. Depuis plusieurs années, il s’intéresse à la manière dont les stimuli physiques peuvent influencer l’état mental. Loin d’être un technophile, il conçoit ses projets comme des expériences physiques autour de la psyché humaine et du bien-être. « Mon travail est presque une anti-réponse au monde numérique. Éloignez-vous de l’écran et découvrez ce que votre corps peut faire. Soyez humain », déclare le photographe de formation.
Son installation Meditation Circus invite justement à un ralentissement et à une pleine prise de conscience de notre chair. Dans un espace blanc vaporeux, le corps du visiteur se retrouve lentement comprimé. Ici, la technologie ne stimule pas, elle apaise. « Il ne se passe presque rien, mais ce qui se passe devient de plus en plus intense. Vous commencez à ressentir les choses d’une manière très différente », précise-t-il. Avant de poursuivre : « J’avais l’habitude de penser que je devais sauter d’un avion pour ressentir quelque chose de grand. » À travers ses créations, Teun Vonk montre que, avant toute chose, c’est d’un corps à habiter, à écouter et à ressentir dont nous avons besoin pour méditer. Pour lui, les expériences immersives qu’il propose ne sont pas une forme de méditation technologique, mais plutôt un miroir, un cri pour notre devenir.


Méditation autour du bien-être
Également originaire des Pays-Bas, le duo d’artistes interdisciplinaires Anne Fehres et Luke Conroy adopte une approche différente. Leurs œuvres numériques, le plus souvent ludiques et critiques, invitent à une méditation intellectuelle plutôt que sensorielle. À l’instar de cartes mentales, et grâce à la technique du collage, iels associent des vidéos, photos et sons glanés dans des espaces physiques et virtuels afin d’explorer les complexités de la culture contemporaine. Par exemple, dans Unfolding, les spectateurs sont plongés dans une séance de yoga qui se déroule en 2070, guidée par une voix issue de l’air lui-même. Une expérience aussi absurde que troublante qui interroge notre bien-être dans un monde en crise écologique, tandis que des pop-ups publicitaires viennent perturber la vidéo afin de souligner une autre problématique – celle de la marchandisation.
« “Unfolding” pose la question suivante : que se passe-t-il lorsque la recherche du bien-être devient inséparable des systèmes qui le déstabilisent en premier lieu ? »
« Alors que le bien-être encourage la conscience de soi, il le fait souvent par le biais de solutions axées sur le marché qui renforcent les angoisses mêmes qu’elles prétendent apaiser. En invitant le public à participer à ce scénario spéculatif, “Unfolding” pose la question suivante : que se passe-t-il lorsque la recherche du bien-être devient inséparable des systèmes qui le déstabilisent en premier lieu ? », explique le duo. Il n’est sans doute pas anodin que Teun Vonk, Anne Fehres et Luke Conroy, vivent aux Pays-Bas, un pays où le bien-être et la santé mentale occupent une place centrale dans les politiques publiques et les préoccupations sociales.

Mettre le corps en situation
Ce que ces artistes ont en commun, c’est leur utilisation des outils immersifs comme dispositifs de concentration. Au sein d’une société dominée par l’hyperstimulation, ces œuvres offrent une respiration – volontaire ou non – à celui ou celle qui accepte de s’y abandonner. Récemment, Anne Fehres et Luke Conroy ont travaillé avec la VR – cet outil dont on prônait la capacité à nourrir des émotions. « Le fait de mettre un casque, de se déconnecter momentanément du monde physique, créé un sentiment de présence accru. Si moins de personnes voient l’œuvre, leur immersion est souvent plus profonde », soulignent-ils. Contrairement à la consommation rapide de vidéos, de contenus sur les réseaux sociaux, l’art immersif exige du temps, de la disponibilité et de l’attention, qui sont autant de conditions favorables à l’introspection. Teun Vonk partage cette conviction, mais préfère parler d’une reconquête du corps : « Nous construisons des fusées pour nous échapper, mais nous avons à peine accès à notre propre corps. Commençons par là. Cela épargnerait beaucoup de souffrance dans ce monde. » Ses installations, pensées initialement pour lui-même, produisent des effets souvent puissants sur le public. « Chacun vient avec son propre bagage, mais une chose est sûre, à la fin, il y a toujours un effet », affirme l’artiste.
« Nous construisons des fusées pour nous échapper, mais nous avons à peine accès à notre propre corps. Commençons par là. Cela épargnerait beaucoup de souffrance dans ce monde. »
Chez Dries Depoorter, le ton est tout autre. Loin de chercher à apaiser ou reconnecter, l’artiste belge joue des paradoxes technologiques pour déclencher la réflexion. Son œuvre Recharge XL offre la possibilité de charger des téléphones portables, mais seulement si l’utilisateur a les yeux fermés. Bien que cela fasse grandement écho à une invitation à la déconnexion, Dries Depoorter « ne crée jamais [ses] œuvres avec un message spécifique à l’esprit. [Il] préfère laisser le sens ouvert. » Pour lui, l’expérience du spectateur est primordiale : « Je crée simplement une situation, puis je prends du recul. » Néanmoins, rien n’est anodin, l’ironie et l’humour étant ses armes de prédilection. « J’ai découvert que l’espièglerie ouvre des portes que la critique seule ferme », confie-t-il. D’autres de ses créations, comme The Follower, Shortlife ou Quick Fix, exploitent l’IA et les données pour révéler nos comportements absurdes. Mais là encore, l’artiste n’émet aucune leçon. « Il s’agit plutôt de points de départ permettant aux gens d’avoir leurs propres pensées ou réactions. »

Peut-on vraiment se reconnecter à la nature à travers un écran ?
Ce qui se joue dans ces œuvres, ainsi que Evolver de Marshmallow Laser Feast ou Grid de Christopher Bauder et Robert Henke, c’est aussi une interrogation sur notre lien à la nature – ou à ce qu’il en reste. Dans Phantasm, autre œuvre de Anne Fehres et Luke Conroy, les injonctions au bien-être sont détournées. « « Ne faites qu’un avec la nature » devient une injonction vide, flottant dans un univers de projections surréalistes », stipule le duo. Une manière de questionner la superficialité de certaines démarches pseudo-spirituelles vendues à coups de contenus sponsorisés.
De son côté, Teun Vonk assume une posture plus frontale. Selon lui, « la connexion humaine et notre lien avec la nature sont fortement minés par le numérique. » Il faudrait ainsi revenir à des sensations élémentaires et facilement accessibles. Ces approches, bien que très différentes, posent une même interrogation : que faisons-nous de notre attention, et dans quels espaces pouvons-nous la reconquérir ? Si certains artistes comme Teun Vonk militent pour une reconnexion au corps hors écran, d’autres, comme Dries Depoorter ou le duo Fehres-Conroy, investissent l’art numérique pour en révéler les failles, les contradictions, mais aussi les possibles. Tous et toutes, à leur manière, nous invitent à ralentir, à regarder différemment.

Face à ces mondes immersifs de plus en plus aboutis, une autre question subsiste. Avons-nous vraiment besoin d’un casque VR pour ressentir le vent, le silence, ou l’émotion d’un paysage ? Pour se reconnecter à la nature, il suffirait peut-être de marcher en montagne, en forêt, de respirer l’air frais, d’écouter. Car à force de simuler des liens avec le vivant à travers le numérique, ne risquons-nous pas d’oublier que ce vivant disparaît bel et bien ? L’art immersif peut éclairer, émouvoir, alerter, mais peut-il vraiment remplacer l’expérience brute du monde ? La question se pose, mais peut-être en avons-nous déjà la réponse.