L’artiste colombo-bruxelloise Laura Colmenares Guerra voit sa recherche sur le bassin amazonien mise à l’honneur lors du festival Ars Electronica, qui se tient actuellement à Linz. Trois chapitres et un même fleuve de questions : comment cartographier un territoire sans le trahir ?
Difficile de résumer cinq années de travail en une seule œuvre. Ce n’est d’ailleurs pas ce que Laura Colmenares Guerra cherche à faire. Amorcée en 2021, sa Ríos Trilogy déplie plutôt le bassin amazonien sous trois angles complémentaires – la sculpture, la cartographie interactive et la réalité virtuelle – afin de multiplier les points d’entrée sur un territoire aussi précieux que menacé. Lequel ne peut donc se résumer en une seule image.

Trois chapitres, un seul bassin
Premier mouvement de la trilogie, Rivers s’appuie sur l’analyse linguistique des réseaux sociaux pour dessiner une géographie parallèle de l’Amazonie, à partir d’une archive de données antérieure au rachat de Twitter par Elon Musk. Vient ensuite Hybrid Cartographies, composé de 21 reliefs topographiques en céramique, imprimés en 3D à partir de modèles numériques d’élévation, posés sur des socles baignés d’une lumière verte disséminés dans l’espace.
Le troisième chapitre, R€¥€R$€, referme la boucle en réalité virtuelle, le temps d’une expérience de trente minutes au cours de laquelle le public, assis sur une chaise pivotante, active tour à tour des couches de données des territoires autochtones, des zones protégées, mais aussi des extractions minières légales et illégales, des incendies, des barrages, des routes et des zones déforestation. Le titre, hérissé de symboles monétaires, désigne sans détour le moteur de tant de dérives humaines et climatiques : l’argent. Une réalité dont il semble impossible de faire l’économie lorsqu’il est question de l’Amazonie.
Mettre à jour les dérives capitalistes
C’est en effet autour des questions monétaires que s’articule le geste politique de l’œuvre. En superposant les récits occidentaux aux réalités locales, Ríos Trilogy interroge l’imaginaire colonial et l’appétit capitaliste qui recouvrent encore ce territoire partagé par neuf pays, et où les deux tiers des surfaces subissent une pression extractive continue. Déjà montrée au KIKK Festival de Namur en 2023, l’installation trouve à Ars Electronica sa forme finale, en même temps qu’une caisse de résonance supplémentaire, portée par une reconnaissance que Laura Colmenares Guerra dit vouloir mettre au service d’une cause qui la dépasse : le rôle des peuples autochtones dans la défense de ce poumon vert.