Jusqu’au 9 octobre, l’artiste Dev Harlan réunit seize créateurs numériques sur la plateforme d’enchères eBay pour une exposition dont le titre suffit à en comprendre le principe : What You See Is What You Get. L’objectif ? Fait se côtoyer l’art et les objets du quotidien, sans hiérarchie.
Un blender d’occasion à côté d’une sculpture en marbre ? C’est le genre de rencontre inédite que permet la plateforme d’enchère eBay. Cette possibilité, c’est même ce qui a séduit l’artiste californien Dev Harlan, qui imagine avec WYSIWYG (And Other Things You Can Buy on eBay) une exposition numérique convoquant seize artistes chargés de relier l’art numérique à ses supports matériel. Après tout, qui peut prétendre faire de l’art digital sans avoir jamais touché un ordi, un disque dur, ou un écran ?

La marchandise comme médium
Chaque marketplace, d’Etsy à Objkt, en passant bien évidemment par eBay, impose sa propre grammaire de lecture, aussi normative qu’une cimaise de musée. En reproduisant les mécaniques spéculatives des grandes maisons de vente, le vernis curatorial en moins, l’exposition WYSIWYG révèle ce que les plateformes font systématiquement aux images qu’elles hébergent. « Je pense que l’on n’a pas suffisamment étudié la manière dont la multiplicité des plateformes conditionne la diffusion et la contextualisation de l’art en ligne aujourd’hui, explique Dev Harlan à Right Click Save, Chacune impose un prisme et un cadre différents, parfois nuancés, souvent flagrants, qui sont tout aussi codés que n’importe quel contexte muséal ou de galerie. »
Il poursuit : « Ce qui m’intéresse également, c’est la possibilité de mettre en œuvre des mécanismes d’enchères qui reflètent la même logique spéculative que celle des grandes maisons de vente aux enchères d’art, mais dépourvus de toute prétention curatoriale, où un marbre classique et un mixeur d’occasion peuvent être présentés côte à côte. »

Rendre visible les coulisses du technocapitalisme
Pour Dev Harlan, visiblement très à l’aise avec sa double casquette d’artiste-curateur, le lien entre le monde matériel et les œuvres digitale est évident. « L’art numérique dépend d’une myriade de composants matériels imbriqués dans des systèmes d’extraction mondiale et de technocapitalisme, et l’un des objectifs de l’exposition est justement de rendre ces dépendances visibles, détaille-t-il. Même une œuvre d’art en ligne doit s’appuyer sur une infrastructure de serveurs, généralement au sein d’un grand centre de données, pour être accessible via un navigateur. »
Deux œuvres poussent cette logique jusqu’à l’infrastructure elle-même : Michael Neff a détourné le champ description d’une annonce eBay pour y diffuser, toutes les 90 secondes, une image aléatoire puisée sur son propre serveur. L’acheteur recevra un tirage de l’image affichée au moment précis de l’achat. Exonemo, de son côté, propose une topographie ASCII générée dans le navigateur, dont la vente transfère purement et simplement la propriété du nom de domaine.

« Ce que vous voyez est ce que vous obtenez »
Tout au long de l’exposition, le protocole imaginé par Dev Harlan a surtout révélé l’inventivité (et l’humour) de ses complices. Konstantina Mavridou grave sur marbre des QR codes menant à une performance sonore. Yifei He propose un jeu de cartes tiré de ses propres films, à recomposer au gré de l’acheteur. Quant à Chris Coleman, il fait défiler un calendrier généré par un modèle entraîné sur les toiles de son arrière-grand-père, peintre du début du XXe siècle. « L’ancien slogan d’eBay promettait : « Quoi que ce soit, vous le trouverez sur eBay. » Les artistes de l’exposition remettent cette affirmation au goût du jour avec inventivité et humour, et j’ai été véritablement surpris par la diversité des interprétations de mon brief initial. »
Certains poussent la logique du « ce que vous voyez est ce que vous obtenez » jusqu’à l’absurde : Zsolt Mesterhazy, par exemple, livre un carré de tissu découpé dans son propre cardigan, sur lequel il a éternué, tandis que Motomichi Nakamura confie une vidéo à une carte SD et qu’Alexa Crouwers pousse le principe du double emballage en scellant une clé USB dans une bouteille de verre. Autant de gestes qui, mine de rien, posent une question centrale, limite conceptuelle : où situer la matérialité d’une œuvre lorsque celle-ci ne cesse de se déplacer, de se transformer et de prendre de nouvelles formes ?